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Dossier bois
Bois et développement durable: un pari tenable?

Par Jean-Luc Sandoz


Pourquoi le bois est-il devenu à l’aube du troisième millénaire un matériau écologiquement et économiquement incontournable? Quelles sont ses forces de réaction face à des phénomènes – l’effet de serre et la globalisation – présentés par certaines grandes puissances avec l’évidence nonchalante de la fatalité? La réponse de Jean Luc Sandoz, professeur à la Chaire de construction en bois.

Avant de présenter le concept de développement durable et de montrer le rôle essentiel que le bois peut jouer dans cette nouvelle voie, revenons un instant sur l’évolution des économies vers la fin du XXe siècle.

Des économies en restructuration
L’évaluation d’une économie – nationale ou continentale – passe en général par l’analyse de quatre paramètres de base que sont: l’inflation, le taux d’intérêt du loyer de l’argent, le taux de croissance annuel du produit national brut et le taux de chômage. Ces quatre indicateurs constituent ce qu’on appelle le carré magique, même s’ils sont interdépendants. Par exemple, si les trois premiers, qui sont des critères purement techniques, sont bien disposés, l’économie génère de l’emploi et donc une réduction du chômage, qui est le seul des quatre critères à être un indicateur socio-économique, et c’est donc celui qui intéresse, in fine, le monde politique et la société toute entière.

Dans la période d’après-guerre jusqu’au premier choc pétrolier (1946-1973), tous ces indicateurs étaient très favorables et le chômage était bas. C’est ce qu’on appelle les trente glorieuses. La croissance démographique des pays développés et l’évolution du niveau de vie étaient les moteurs de la croissance locale.

Avec le premier choc pétrolier, les ennuis commencent: le prix de l’énergie s’envole et génère de l’inflation, qui génère une hausse des taux d’intérêt, qui entraîne à son tour une stagnation ou une baisse de la production, donc une augmentation du chômage. Le mécanisme est connu, et on cherche donc à maîtriser les prix de l’énergie, pour retrouver la situation idyllique précédente. C’est fait au début des années 1980 où les produits pétroliers commencent à baisser et baisseront régulièrement jusqu’à nos jours, à part la période de la guerre du Koweït. Et alors la croissance repart, les bourses d’échange d’actions s’envolent, mais, oh vilaine surprise, le chômage se développe pire que jamais. Les économies des pays développés commencent leur restructuration pour évoluer vers la globalisation, qui s’accélérera dès 1989 avec la chute du Mur de Berlin.

Le concept WCM
Dès le début des années 1990 se met en place le principe roi de l’approche globale: le produit WCM (World Class Manufacturing), concept nord américain, qu’on pourrait traduire par produit fabriqué sur un seul site, mais distribué dans le monde entier.

En effet, l’énergie très bon marché permet qu’on en abuse en faisant faire le tour du monde à du papier journal ou à des slips en coton. Elle dévalorise également l’énergie humaine à laquelle elle se substitue pour générer des records de chômage, touchant en priorité ceux qui ont leur tête dans leurs bras, puis progressivement, d’autres, mieux formés, à cause des restructurations sectorielles. Il faut voir que le concept WCM se met d’autant plus vite en place que la croissance démographique est désormais dans les pays en voie de développement, et que, par conséquent, les marchés de ces régions attirent les usines de fabrication d’autant plus que la législation y est très peu restrictive. Et l’écologie dans tout ça?

Une délocalisation de la pollution
Les développements décrits précédemment se sont faits et continuent de se faire sur la base de consommation toujours croissante d’énergie fossile (pétrole, charbon, gaz) pour la fabrication d’une part, et surtout pour les transports, d’autre part. L’épuisement de ces réserves fossiles est prévu pour le courant du XXIe siècle, c’est-à-dire bientôt; mais ce n’est pas le problème le plus troublant. Cette énergie est essentiellement du carbone minéral, qui après usage se retrouve en carbone atmosphérique (CO2), et là le temps se gâte. Le CO2 est le principal gaz à effet de serre, responsable à plus de 60% de l’évolution du climat, marquée par un réchauffement soudain et excessivement rapide à l’échelle géologique. L’homme a perturbé brutalement le cycle du carbone, responsable de la vie sur la planète par son interaction avec le cycle de l’eau. C’est un peu en quelque sorte comme si on avait bricolé les gènes du climat sans en connaître encore les influences; mais on est sûr qu’il y en aura de très grandes. C’est pour cela qu’à Stockholm en 1972 déjà, puis à Rio en 1992, et à Kyoto en 1997 ensuite, les responsables politiques ont essayé d’enrayer la production de CO2. Mais ils ont perdu contre la puissance et le lobbying des multinationales, représentantes de l’économie. En 1996 par exemple, la croissance annuelle des rejets de CO2 était de 3,1% aux USA, 2,3% dans l’Union européenne et de 5,5% en Asie du Sud-Est. La délocalisation de l’emploi est associée à la délocalisation de la pollution.

L’arbre, cette usine chimique
Dans cette situation écologique, la forêt devient providentielle, parce qu’elle se nourrit de CO2. En effet, l’arbre, grâce à l’énergie du soleil absorbée par les feuilles, transforme le CO2 atmosphérique en sucres simples, comme le glucose, pour nourrir ses cellules. Mais comme il est prudent, parce qu’il connaît, lui, les incertitudes climatiques, il stocke une partie de ce sucre sous forme d’un polymère naturel très élaboré: le bois. Pour fabriquer 1 mètre cube de bois – par exemple du chêne – l’arbre mange environ une tonne de CO2, il absorbe par les racines 500 litres d’eau et rejette 500 kg d’oxygène (O2). Le bois est donc un stock de CO2. Quand il se dégrade, par les micro-organismes comme les champignons, ou par le feu (combustion), le bois restitue son CO2. Mais le bilan global n’est pas nul. En effet, pour sa croissance, l’arbre a développé un système racinaire enfoui dans le sol, dont une partie sera minéralisée en roches, comme le calcaire par exemple, ou déposée en fond marin par les ruissellements phréatiques.

La forêt est donc, avec les océans et leur phytoplancton, le système de régulation inverse du carbone, qui prend le CO2 dans l’atmosphère, pour le minéraliser en sous-sol sous forme de carbone solide: les carbonates ou les charbons. Le processus est lent mais très efficace. C’est la forêt et la biomasse de l’époque du carbonifère, immergées par les eaux il y a 300 millions d’années, qui sont à l’origine des réserves énergétiques fossiles d’aujourd’hui, au travers des formations de poches de houille.

Le bois, moyen d’expression plurielle
On aura donc compris l’intérêt de la construction en bois, d’un point de vue écologique, puisque chaque mètre cube mis en œuvre, représente une tonne de CO2 bien rangée. Mais la durabilité ne passe pas seulement par la gestion du CO2. C’est aussi la volonté de générer un mode de développement à caractère régional, basé sur l’utilisation des ressources renouvelables locales, et sur l’écriture d’une histoire prolongée et prolongeable, sans dégradation irréversible de l’espace de vie. Soit maintenir des conditions d’existence dans les espaces ruraux, pour éviter des agglomérations urbaines qui atteignent rapidement des tailles critiques et qui ne manquent pas dés lors de poser des problèmes insolubles.

Le développement durable, c’est un peu cette forme de continuité par le sang, par les choses et les arts, – l’architecture à titre d’exemple – pour laquelle le bois est un moyen d’expression plurielle capable de faire le lien avec l’histoire vernaculaire. Techniquement, le bois brûle, mais tellement lentement qu’on peut faire des parois coupe-feu avec des produits dérivés du bois. Le bois pourrit, mais on peut ralentir considérablement cette dégradation par traitements chimiques, ou mieux encore via de nouveaux traitements thermiques par rétification (torréfaction + réticulation). Ces méthodes sur lesquelles travaille intensément notre Chaire de construction à l’EPFL (IBOIS) permettent de mettre au point des terrasses et des bardages très durables, même avec des bois régionaux. Pour ce type de mise en oeuvre, les détails de protection constructive seront très étudiés notamment par le recours à un nouveau système de fixation, Jupit’Air: le velcro du bois.

Jouer l’alternative et favoriser la région
La construction en bois est donc une alternative écologique aux modes de construction du XXe siècle. En plus de son intérêt sur le bilan de CO2, elle peut fournir des emplois régionaux en valorisant les bois locaux, par exemple en utilisant prioritairement les bois massifs, comme les planches clouées ou les planches collées, en système porteur ou dans les dalles, plutôt que de faire appel à l’acier produit en Corée ou aux nouveaux matériaux dérivés du bois, comme le Parallam, produit dans deux usines américaines pour alimenter le monde entier. Ces nouveaux matériaux sont certes bourrés de qualités technologiques. Mais il ne faut pas laisser la puissance de leur promoteur exagérer leur champ d’application. Même dans la filière bois, le concept WCM se développe par l’intermédiaire de la puissance des groupes papetiers. Mais pour eux, l’entretien de la forêt de montagne comme celle des Alpes n’est pas un souci. Seule une planification intégrant la durabilité peut relier cette ressource aux sociétés locales, au travers de l’activité régionale. C’est le but d’un projet de valorisation des bois de hautes qualités mécaniques du Parc Jurassien Vaudois, où, grâce à la mesure de qualité par ultrason, les meilleurs bois reçoivent un label, pour être ensuite transformés dans la filière construction. La construction en bois obtient alors des résultats spectaculaires, puisqu’un mètre cube de bois transformé dans ces régions, génère de 10 à 15 heures de travail. Avec le bois et la construction, plus encore qu’avec d’autres matières premières, la région peut jouer un rôle central dans le développement durable.

C’est au niveau régional toujours qu’il est possible de développer des programmes alternatifs énergie bois, en récupérant des sous-produits forestiers consommés sur place. Et dans ce domaine, la Suisse fait figure de modèle. Dans ce cas là, le développement est essentiellement basé sur la maîtrise logistique et la synergie avec les autres filières de transformation.

Pour conclure, on peut remarquer que la planète a la fièvre de la globalisation économique, mais ne sait plus inventer la vie qui va avec: est-ce vraiment tenable? Bien sûr que non. C’est ce qui justifie l’investissement dans des directions qui participeront à l’alternative, et le bois en sera! Mais ce n’est plus un pari, c’est déjà une évidence.

Jean Luc Sandoz
Professeur EPFL
Chaire de construction en bois

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mise à jour: 17 novembre 2003