Dossier
Eau et changement climatique global
La pression monte
Par Martin Beniston et Joëlle Goyette
Fin septembre 2000, lUniversité de Fribourg organisait une grande conférence interdisciplinaire à Wengen sur les ressources en eau et le changement climatique global. Septante chercheurs issus de vingt pays se sont penchés sur les capacités à répondre ou non aux demandes du XXI e siècle, tant sur les plans scientifique que politique et social. Le Professeur Martin Beniston, président du Congrès, nous livre ici les principaux éléments dun diagnostic à la fois sombre et riche despérance.
Bien que leau soit présente en quantités amplement suffisantes à la surface de la terre, lalimentation en eau, elle, est en revanche limitée et dépendante des processus de renouvellement associés au cycle hydrologique global. Avec le développement des installations anthropiques de même que la croissance des activités industrielles, la consommation en eau a fortement augmenté, par exemple pour lassimilation et lélimination des déchets. Cette ressource a été considérée jusquà présent comme étant un acquis et cest seulement au cours des dernières décennies que le manque croissant en eau ainsi que la diminution de sa qualité sous leffet de la pollution ont attiré lattention sur sa fragilité inhérente et sa rareté. De plus, le réchauffement du climat projeté par les modèles climatiques dits aussi modèles de la circulation générale de latmosphère (General Circulation Models, GCM) nous annonce une intensification du cycle hydrologique, ce qui signifie de plus forts taux dévaporation, ainsi quune plus grande proportion de précipitations liquides comparativement aux précipitations solides (neigeuses). Ces mécanismes physiques, associés à des changements potentiels de la quantité des précipitations de même quà la saisonnalité, vont affecter lhumidité contenue dans le sol, les réserves en eau souterraine, ainsi que la fréquence des inondations et des épisodes de sécheresse.
Les ressources hydriques vont donc subir une pression toujours plus importante dans le cas dun changement du climat global. Des modifications significatives des conditions climatiques vont affecter la demande, lalimentation ainsi que la qualité de leau. Dans les régions couramment soumises au stress hydrique (régions arides et semi-arides), toute insuffisance en eau va engendrer une augmentation de la compétition pour lutilisation de leau dans des domaines très variés tels que pour les applications industrielles, sociales et environnementales. Dans le futur, une telle compétition sera attisée par le poids de la population toujours grandissante qui va accroître la demande en irrigation et pour lindustrie, ceci aux dépens de leau potable. Des conflits armés portant sur ces ressources pourraient bien devenir une conséquence sociale grave dans un environnement dégradé par la pollution et soumis au stress des changements climatiques.
Cest dans ce contexte quun groupe de travail interdisciplinaire sest réuni à Wengen Une session spéciale était organisée durant latelier de travail de Wengen-2000 par le Programme Géosphère-Biosphère Intenational, appelé programme BAHC (Biological Aspects of the Hydrological Cycle) coordonné par lInstitut de Recherche sur les impacts climatiques de Postdam, Allemagne. Les principales conclusions de cet atelier de travail méritent quon sy arrête.
Réduire la vulnérabilité
Les évaluations de cette vulnérabilité intègrent de très nombreux stress interactifs et rétroactions issus du changement climatique lui-même, de la variabilité naturelle du climat et des effets directs des activités humaines telles que les modifications de lutilisation du sol et de leau. Lexposition aux stress environnementaux ainsi que la réaction à de telles expositions sont des facteurs majeurs. Mais il faut également tenir compte du potentiel dadaptation qui est très important et spécifique à chaque région du globe. Pour preuve, les inondations catastrophiques, par exemple, au cours desquelles les pays en voie de développement enregistrent de très sévères pertes en vies humaines, alors que, dans les pays développés, les dégâts sont principalement dordre économique. Un des buts de la gestion de la ressource hydrologique est par conséquent la réduction de cette vulnérabilité.
Intégrer la dimension humaine
La recherche intégrée dispose maintenant dun certain nombre doutils, tels que les modèles couplés, laccès à des données de télédétection, les échanges de données entre différents centres de recherche. Lintégration complète de la dimension humaine a été jugée essentielle en ce qui concerne la recherche sur leau, par exemple afin de comprendre les mécanismes responsables des changements, incluant notamment les aspects comportementaux et institutionnels.
Gérer lincertitude
Lincertitude est une composante inhérente aux simulations climatiques et techniques dites de « downscaling » (raffinement spatial), de même quà la variabilité du climat et du ruissellement. Cette incertitude est plus encore propagée à lintérieur des modèles dimpact et au sein des applications de la gestion de leau, telles que la construction et la mise en opération de barrages, ladaptation de lagriculture et lattribution de leau dans les secteurs économiques. De façon similaire, les projections concernant les futures utilisations de leau de même que les évaluations économiques telles que les coûts associés aux dommages et à ladaptation à une nouvelle disponibilité en eau, présentent de très fortes incertitudes dans leurs résultats.
Mesurer lextrême
Les événements extrêmes tels que les sécheresses et les inondations devraient bel et bien devenir les effets dominants des changements climatiques sur les ressources en eau. De façon courante, une tendance à laugmentation des pertes économiques dues à des événements extrêmes est observée. A ce stade-ci, il est difficile de définir précisément sil existe bien une tendance à lintensification et à laugmentation des fréquences de ces épisodes et si on doit lattribuer au changement du climat, ou bien sil sagit seulement dune augmentation de la valeur économique exposée au risque. Cest pourquoi une base de données cohérente et fiable des épisodes dinondation ou de sécheresse passés est nécessaire. Il sagit dun domaine propice à la collaboration avec le secteur privé, en particulier avec les compagnies dassurance et de réassurance.
Dépasser les conflits
Les eaux souterraines comme celles de surface sont des ressources mises en commun ou partagées, souvent distribuées entre plusieurs nations. Ceci soulève la question de lappartenance de leau, des droits daccès et de propriété. De plus, leau est souvent considérée comme étant une ressource stratégique (pour la consommation domestique et la production de nourriture) doù les arguments économiques et scientifiques qui pourraient ne jouer quun rôle mineur sur le plan de la prise de décision. Lexistence dententes sur les droits de propriété ainsi que sur la planification de la ressource souffre souvent dun manque de flexibilité face à la variabilité des tendances climatiques et hydrologiques. Il existe par voie de conséquence un potentiel de conflit à propos du partage de cette ressource. On peut citer des exemples tels que le conflit du Tigre et de lEuphrate entre la Turquie et la Syrie, ainsi que celui impliquant les ressources du bassin versant du Jourdain entre Israël et ses voisins arabes. Des solutions de coopération doivent être identifiées dans le but de maximiser le bénéfice conjoint de lutilisation de la ressource (« win-win strategies ») plutôt que de favoriser lexploitation de celle-ci par une seule des parties. Ces accords devraient être établis au préalable et non en réponse à des situations durgence. Les solutions les moins coûteuses devraient inclure de plus en plus le secteur privé dans le cadre de la gestion et de la distribution de leau.
Intégrer les études régionales
Un certain nombre détudes régionales intégrées sont maintenant en cours sur divers bassins versants dans différentes régions du globe. Les modifications de loccupation du sol et de lutilisation de leau apparaissent généralement comme affectant plus immédiatement et directement les ressources en eau que la variabilité climatique elle-même. Comme principe général, les modifications du ruissellement sont plus fortes que les changements fondamentaux notés dans les précipitations du fait des interactions complexes à proximité de la surface du sol, ainsi que des facteurs anthropiques qui interfèrent avec le système naturel. Par ailleurs, on identifie de plus en plus des liens entre les changements de loccupation du sol et de lutilisation de leau dans une région donnée et les répercussions de ceux-ci sur les ressources en eau dune autre région, située souvent loin en aval. Ces liens sont le fruit dans ce cas, soit de processus atmosphériques, soit dautres procédés associés au transport par les cours deau.
Le Congrès de Wengen a, en outre, suggéré que des régions actuellement moins bien étudiées puissent bénéficier à lavenir et dans la mesure du possible dun transfert de résultats comme, par exemple, le couplage du milieu urbain avec le milieu rural. Les résultats détudes menées à léchelle régionale devraient, eux aussi, être utilisés dans les évaluations des ressources en eau, incluant lidentification de régions particulièrement vulnérables et critiques dans le futur.
Prof. Martin Beniston
Directeur de lInstitut de Géographie
Joëlle Goyette
Université de Fribourg
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