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Dossier
Le Gange, ce fleuve Mère que l’on vénère et que l’on souille…

Par Suyash Sinha


Suyash Sinha est indienne. Ingénieur informaticienne chez Microsoft aux Etats-Unis, elle conserve un lien très fort avec son pays d’origine. Auteur de plusieurs articles dans de prestigieux magazines comme sur le Web, Suyash Sinha exprime avec un souffle poétique puissant un des grands paradoxes de l’Inde moderne. Mais la tragédie du Gange, fleuve sacré, étouffé sans répit et sans scrupules par les hommes, est aussi un symbole de l’inconscience et de la légèreté avec lesquelles l’humanité maltraite les ressources qui lui permettent de survivre sur la Terre.

Chant d’amour et de colère pour un paradis perdu
Des couches glaciaires de Gangotri aux eaux grossies du Golfe du Bengale, des industries pharmaceutiques de Hrishikesh au port géant de Hooghly, des sédiments de l’Himalaya aux alluvions fertiles du « grenier» de l’Inde, des hauts conifères du Shivaliks aux luxuriants palétuviers de Sundarbans, il n’est pas d’autre fleuve qui ait autant influencé la manière de vivre des Indiens que le Gange – ce pont jeté entre la terre et le ciel !

Un enfant espiègle
Le Fleuve Mère, « Mother Ganga», danse et tourbillonne autour des pierres de Gaumukh. Elle abrite des espèces aquatiques qu’elle héberge dans son ventre. Un dixième de l’humanité prospère sur ses eaux abondantes et ses rives fertiles. Elle serpente à travers les vastes plaines grasses du nord de l’Inde pour rencontrer sa sœur, la rivière Brahmaputra, après un formidable voyage de 2500 kilomètres.

Elle se mélange avec elle-même dans la baie, se répand pour former le plus grand delta du monde et nourrir une faune et une flore parmi les plus rares sur cette terre. C’est cela qu’elle accomplit avant de laver les péchés de millions de Hindous depuis des temps immémoriaux.

C’est une enfant espiègle, bondissante, qui joue des mauvais tours dans l’Himalaya supérieur. Elle secoue les radeaux sur ses eaux pétillantes, elle vous adresse un clin d’œil à travers les étoiles qui scintillent et que le soleil reflète sur son giron. Elle vous jette par-dessus bord, elle vous fait faire une embardée et quand vous êtes tout éclaboussés, elle éclate d’un rire chaleureux, trilles mélodieux qui n’appartiennent qu’à elle. Vous serez étonnés de son énergie et de son enthousiasme d’enfant. Mesurant à peine quelques pieds de largeur, elle est jeune et vigoureuse.

A Hrishikesh, elle subit, décontenancée, son premier attentat à la pudeur. Les usines pharmaceutiques déchargent leurs effluents toxiques chargés d’acide chlorhydrique, d’acétone et autres dissolvants ou produits chimiques. Elle regarde les plus petits poissons qui agonisent. Elle regarde les mauvaises herbes lui prendre son oxygène à elle. Mais elle ne se plaint pas !

Rencontrez-la à Haridwar et vous trouverez une adolescente, grandie… devenue plus modeste. Elle voit des centaines des gens se presser autour d’elle, avec de l’eau jusqu’aux genoux, ils l’adorent, lui offrent des prières sous le soleil doré du matin. Elle se comporte presque comme un dame. Fille dans la fleur de son adolescence, magnifiée par la conscience qu’elle acquiert de ses charmes auxquels les prétendants commencent à rendre grâce.

Le choc toxique
Les gens la vénèrent, ils l’appellent « Mère». Fière de sa nouvelle maternité, elle est adulte quand elle atteint la ville de Kanpur. Là, les Hindous l’adorent, lancent des fleurs sur son passage, élèvent, sur ses terres consacrées, des temples immenses en son honneur. La voilà portante, qui avance maintenant, charriant des tonnes de boue et d’énormes quantités toxiques de plomb, de cadmium, de chrome, déversées par des centaines de tanneries. Elle souffre de voir les produits chimiques mortels se mélanger à la clarté de ses eaux et faire virer sa couleur au brun et au noir. Pour des centaines d’animaux qu’elle porte dans son ventre, c’est la mort. Une mort certaine. Elle regarde leur corps flotter sans vie à la surface avant que les oiseaux affamés ne s’en emparent. Son harmonie est brisée. Sa paix a volé en éclats…

Hors d’haleine, elle atteint la Ville Sacrée, Varanasi où, sans le savoir encore, elle a rendez-vous avec l’un de ses pires cauchemars. La ville des lumières, le plus grand lieu de pèlerinage des Hindous, ne manque pas d’adeptes insensibles. Ils débarquent par dizaines de mille chaque semaine, avec leurs milliers de parents décédés, les brûlent sur les rives du Gange et déchargent dans ses flots des corps puants, à moitié carbonisés. Jetez un coup d’œil au hasard sur le Fleuve Mère à Varanasi. Vous pourrez vous estimer chanceux si vous n’y trouvez pas de cadavres, boursouflés, en putréfaction, hôtes de colonies géantes de colibacilles et d’essaims d’insectes. Si vous voulez plus de détail, sachez que le niveau des colibacilles atteint 80’000 par millilitre alors que la moyenne acceptable se situe à 10 par 100 ml. Mais cette eau, les adeptes l’emportent avec eux afin qu’elle purifie leurs maisons et ils la boiront lors d’événements propices. Alors, que dites-vous d’un petit cocktail de choléra, dysenterie, hépatite virale et gastro-entérite ? « Mother Ganga » vous le servira !

Des projets qui sombrent
D’ici qu’elle débarque à Calcutta, elle n’a plus rien à espérer… personne pour lui dire que les choses pourraient s’améliorer… personne qui prend le temps d’élaborer un programme de développement pour la sauver du désastre. Elle n’attend plus rien, si ce n’est son union ultime avec le Golfe du Bengale.

Après avoir tant souffert, pendant tant de décennies, elle n’a même plus la force de souffrir. Au retour de chaque mousson, elle pleure et fulmine dans son lit et projette des murs d’eau sur les hommes et leurs quêtes de développement. Ce faisant, elle élève une plainte formelle contre la profanation sans état d’âme que lui font subir ces bêtes cruelles qui l’appellent leur mère.

De temps en temps, ces plaintes tombent dans des oreilles plus réceptives. En 1985, le Plan d’action Gange est lancé. Il prévoit de nettoyer le fleuve et de restaurer à ses eaux suffoquées leur capital originel d’oxygénation. La première phase est terminée, et moins de 20 % de l’objectif a été atteint. La phase deux a néanmoins été lancée, l’occasion de remplir au passage les poches de politiciens et de bureaucrates sans scrupules.

Les tribunaux continuent de donner des ordres à caractère suspensif. Des tortues sont toujours lâchées dans le Gange dans le but qu’elles se nourrissent des cadavres en décomposition avant de régaler à leur tour les braconniers. Activistes de l’environnement et organisations non gouvernementales continuent de s’époumoner face à une législation antipollution faiblarde et dure d’oreille. Dans leurs saris colorés, les blanchisseuses continuent de battre les vêtements sur les bords du Gange. Le gamin continue d’y laver son chien à quelques mètres d’une mère qui plonge son enfant dans le bain sacré des maladies de la peau.

Que pouvons-nous faire? Cesser d’appeler le Gange «Mother»! Cesser de l’adorer en laissant errer sur ses flots des nuées de lampes à huile visqueuse qui encrassent ses poumons ! Cesser de lancer la multitude de nos divines idoles dans son la vase de son lit! Cesser de l’exalter en la consacrant pont vers le ciel ! Et, pour changer enfin quelque chose au cours des choses, offrir des incinérateurs à nos parents décédés.

Suyash Sinha
Informaticienne
Redmond, Etats-Unis
Traduction: Erika Menamkat
et Barbara Fournier


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mise à jour: 17 novembre 2003