Dossier
Créer une intelligence supérieure: rêve ou délire?
Par Frédéric Hausammann
Pour essayer de répondre à cette question, il faut dabord nous réinterroger sur les mécanismes de la pensée qui habite notre «machine à penser», le cerveau. Une «machine» qui pourtant résiste bien au désir humain de la reproduire. Chez les professeurs Bourlard et Faltings, à lIDIAP à Martigny et au Laboratoire dIntelligence Artificielle à lEPFL, le principe de «prothèses intelligentes» revient sous diverses formes, au secours des déficiences du corps pour lun
et de lesprit pour lautre. Mais, pour en arriver là, un retour express vers Marvin Minsky et sa Société de lEsprit simpose.
«Comment les cerveaux, qui semblent être des organes matériels consistants, peuvent-ils engendrer des produits aussi immatériels que les pensées?» Dans un célèbre ouvrage, Marvin Minsky, un des papes de lIntelligence Artificielle, rappelle que cette question hante les chercheurs depuis des siècles. Cet ancien professeur en Intelligence Artificielle au MIT propose un parallèle avec le mystère de la vie. Celle-ci apparaissait comme profondément incompréhensible, jusquà ce quon découvre que les êtres vivants étaient constitués de cellules, elles-mêmes résultat de lassemblage déléments chimiques. La démonstration par John von Neumann que des machines cellulaires pouvaient se reproduire, puis la découverte de lADN ont pratiquement intégré les phénomènes de la vie parmi les choses scientifiquement et matériellement compréhensibles.
Lintelligence des petits agents non intelligents
Dans le domaine de lesprit, il nous manque une théorie suffisamment riche pour expliquer la formation et le fonctionnement de nos pensées, selon Minsky. Son livre, publié en 1986, ambitionne de remplir ce rôle. La société de lesprit postule que le cerveau humain est constitué dune multitude de petits processus, quil nomme agents. Chaque agent ne peut, à lui seul, effectuer que quelques tâches simples ne demandant pas de réflexion, mais le regroupement de ces agents en sociétés aboutit à la véritable intelligence.
Imaginez que vous recevez une amie pour le goûter. Tout en préparant le thé et les biscuits, vous discutez de choses et dautres, puisque vous êtes civilisés. Pour cette simple activité, des milliers et des milliers de petits agents spécialisés interviennent, sans même que vous y prêtiez attention. Trouver (la théière), remplir (la bouilloire), juger (le remplissage de la bouilloire), fermer (le robinet), sans oublier bien entendu de disposer les biscuits, sont tous des agents spécialisés. Et ceux-ci font en permanence appel à des sous-agents hyperspécialisés, ainsi quà des agents qui contrôlent sans cesse lachèvement des tâches des autres agents.
Cest cette interaction des agents entre eux qui, selon Minsky, donne à notre cerveau sa dimension
desprit. Dans cette optique, penser serait en fait le nom dun phénomène résultant de rapports entre les choses, qui est plus que la somme des éléments qui le composent. Un phénomène global, comme la vie: «Si on dissèque un corps, on ny trouve pas trace de vie, écrit-il, de même que si on dissèque un cerveau, on ny trouve pas trace desprit». Doù ce nom de société de lesprit, la société des agents qui composeraient nos facultés.
Si notre propre intelligence accepte lidée quelle est composée de multitudes dagents non intelligents effectuant des tâches très limitées, on pourrait dire que nous sommes une sorte de machine à penser (très perfectionnée, il faut bien le souligner).
Et comme toute machine, nous pouvons connaître des dysfonctionnements, et même nous faire réparer. Le neurologue viennois Sigmund Freud a dailleurs jeté les bases dune science appelée à un grand succès, la psychanalyse, qui a pour objet de réparer les pannes de notre cerveau-machine. Dans le même ordre didée, lusage de drogues ou de médicaments comme les antidépresseurs, qui ne sont que des composés chimiques, permet dagir sur le cours de nos pensées. Cest tout de même étonnant
quand on y pense. Ces médicaments, en somme, seraient comme de lhuile dans les rouages dun moteur grippé.
Des programmes obèses, des résultats maigres
Reproduire cette machine étonnante a de tout temps excité limagination des humains. Mais cest dans les années 1940-1950 que le rêve est devenu tangible. A cette époque, parallèlement à la naissance de linformatique, les scientifiques jettent les bases dune nouvelle discipline, lIntelligence Artificielle. Selon le professeur Hervé Bourlard, directeur de lInstitut Dalle-Molle dIntelligence Artificielle perceptive (IDIAP) à Martigny, les premières démarches dIntelligence Artificielle consistaient à introduire dans des machines des règles. «On croyait quon pouvait modéliser le raisonnement humain en intégrant des règles logiques», explique-t-il. Les espoirs et les promesses sont immenses, comme les crédits de recherche. Nombre de linguistes, de logiciens, de psychologues et dinformaticiens rassemblent ce quils trouvent des règles du langage et du raisonnement symbolique pour les intégrer dans dambitieux programmes informatiques. Mais comme la réalité est riche, les logiciels qui prétendent la faire rentrer dans un nombre fini de règles deviennent obèses, sans pour autant tenir les promesses des débuts: «Jai vu des programmes qui contenaient des millions de lignes de code, se rappelle le professeur Bourlard, et qui ne marchaient pas.»
Bien que lapproche symboliste ait toujours un certain nombre de défenseurs très sérieux, elle est nettement moins en vogue quelle la été dans les années 1970-1980. Depuis une petite dizaine dannées, une autre école a le vent en poupe: lapproche statistique, qui laisse à la machine une plus grande
«liberté» danalyse. Par exemple, pour faire comprendre à une machine ce qui différencie un A manuscrit dun B, on lui soumet une gigantesque base de données contenant des milliers de A et de B différents. En analysant la forme de tous les A et de tous les B dont elle dispose, elle va en tirer des règles fondées sur les statistiques. Exemple: dans la plupart des A manuscrits, la barre transversale déborde les barres obliques. La quantité que recouvre lappréciation est typiquement de nature statistique ; elle nest pas une valeur déterminée. En se fondant sur cette méthode, les machines peuvent par exemple déterminer la probabilité que le son «jour» suive le son «bon» dans la langue française, à laide de grandes bases de données de phrases enregistrées. La méthode statistique permet ainsi de prévoir la probabilité quun événement particulier suive un autre événement particulier, ce qui accroît notablement les possibilités de reconnaissance de lensemble de ces événements.
Des ponts entre lhomme et la machine
Contrairement à lexemple ci-dessus, les règles obtenues dune base de données par une machine statistique ne sont pas intelligibles par lesprit humain. Elles obéissent aux règles des statistiques et des mathématiques avant tout, mais permettent la reconnaissance dévénements non programmés. Dans lapproche symboliste au contraire, ce sont des règles compréhensibles par les humains qui sont introduites dans les machines. Par contre, celles-ci se trouvent démunies face à un événement imprévu, comme un A jamais catalogué par exemple.
Or, dans le domaine de lIntelligence Artificielle perceptive, la spécialité de lIDIAP, limportant est de reconnaître les événements perçus, afin de les classer. Cest pourquoi la méthode statistique y est privilégiée depuis longtemps, avec un succès désormais reconnu par le monde scientifique suisse. La fondation est linstitution hôte du pôle national de recherche consacré aux interfaces sensorielles (visuelles, acoustiques, etc.) entre lhomme et la machine. Un pont long à construire. Pour le Dr Samy Bengio, chef de groupe à linstitut valaisan, lIntelligence Artificielle, cest «ce qui est facile pour un humain mais très difficile pour une machine». Faire reconnaître à une machine les lettres, les mots, les phrases lues ou entendues puis le sens de celles-ci, ou lui faire reconnaître les expressions du visage sont notamment les objectifs que poursuit lIDIAP. Dautres travaillent sur les mêmes thèmes, mais lIDIAP est une des rares institutions au monde à pratiquer une approche multimodale. «Il est plus facile de comprendre une personne si on entend ce quelle dit tout en regardant son visage et ses gestes», explique le Dr Bengio. En projet, la «smart meeting room», une salle de réunion avec micros et caméras pointés vers les participants, devra être capable de rédiger des procès-verbaux puis de retrouver dans ceux-ci et dans les fichiers audiovisuels tous les moments où il a été question dun certain sujet.
Mais pour pouvoir traiter les différents langages mêlés corporels, faciaux et verbaux captés par ces interfaces multimodales, il faut disposer doutils sémantiques. Cest ici que les linguistes, symbolistes et logiciens connaissent un regain dintérêt après une phase de recul. «Les ingénieurs ont besoin des experts en raisonnement humain, mais ces deux groupes ont de la peine à se rencontrer», constate le professeur Bourlard. Les méthodes sont très différentes, mais se rejoignent progressivement pour permettre à terme la mise au point de ce que le directeur de lIDIAP appelle «des prothèses intelligentes». Nous ny somme pas encore, mais un jour nos déficiences physiques pourraient être compensées par de telles prothèses. Imaginons quune personne qui a perdu lusage de la parole puisse sexprimer à laide dun appareil sachant décoder ses mimiques
Vers une intelligence supérieure?
Si lidée de prothèses intelligentes palliant nos déficiences physiques est étonnante, que penser de prothèses dépassant nos limites mentales? Il est vrai que la machine à calculer puis les ordinateurs nous ont habitués à un traitement infiniment plus efficace des informations quantifiables. Mais des outils comme Google font plus que du calcul: ils trient de linformation. Les machines seront peut-être un jour capable de traiter linformation, den tirer des déductions, des conclusions, bref de pratiquer «la pensée à haut niveau, telle quelle peut sexprimer dans le langage», selon le professeur Boi Faltings. Le directeur du Laboratoire dIntelligence Artificielle de lEPFL sintéresse surtout au raisonnement sur une base logique, dans le but de pouvoir «mettre ensemble des connaissances». Derrière cette démarche se trouve lidée des multiagents, sortes de superprogrammes capables de mélanger différents experts. Un agent, ici, est par exemple une machine capable de traiter des informations météorologiques. Un multiagent pourrait, en liant grâce à internet des informations biologiques, maritimes, météorologiques, tectoniques, chimiques, etc., «dépasser les limites de calcul du cerveau humain» et proposer un modèle complet du climat terrestre, ce que personne na réussi à produire aujourdhui. Encore plus en vogue aujourdhui, les résultats de recherche de dizaines de biologistes, chimistes et biologistes moléculaires pourraient être compilés pour mettre au jour tous les secrets de la cellule, peut-être de la vie ! «Si on arrive à faire participer les ordinateurs rassemblant tout ce qui a été collecté ailleurs, imagine le professeur Faltings, on pourrait peut-être résoudre des questions quon ne comprend pas aujourdhui. Cest le prochain pas de lévolution.»
On retrouve, comme aux premiers pas de lIntelligence Artificielle, un rêve. Lidée de créer une intelligence supérieure. Nous ny sommes pas encore, et les promesses des débuts, qui voyaient la chose faite en quelques années, ont cédé la place à des prévisions tablant sur des générations. Mais il nest pas interdit de rêver, bien au contraire. «Et si quelque visiteur de Mars, demande Marvin Minsky, était venu il y a un milliard dannées et avait jugé du sort de la vie terrestre daprès lobservation des masses de cellules qui navaient même pas appris à ramper?» Avant de ramper, retombons sur les propositions de Minsky et demandons-nous: si une multitude dagents non intelligents réunis crée lintelligence, que créera une multitude réunie dagents intelligents? A vous dimaginer
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