Dossier
Dieu, lIntelligence Artificielle et lillusion de la réalité
Par Giuseppe Melillo
Née dun rêve de scientifique, lIntelligence Artificielle pourrait-elle déboucher sur une définition scientifique de Dieu? Si nous sommes des machines, affirme le mathématicien belge Bruno Marchal, de lIRIDIA, à Bruxelles, non seulement le matérialisme ne tient pas debout, mais la physique pourrait devenir une branche de la psychologie!
Le projet de lintelligence artificielle repose sur une théorie appelée le fonctionnalisme, selon laquelle lesprit ne dépend pas de la matière, mais émerge de lorganisation intime du cerveau. Un ordinateur suffisamment puissant pourrait copier cette information structurée, comme un programme, et simuler notre esprit. En cas de tumeur cérébrale, par exemple, un cerveau artificiel pourrait remplacer nos neurones et nous resterions nous-mêmes. Cette hypothèse fascinante inspire les chercheurs depuis une cinquantaine dannées. Pourtant, comme le confie le mathématicien belge Bruno Marchal, qui travaille à lIRIDIA, linstitut de recherche interdisciplinaire et de développement en Intelligence Artificielle, à Bruxelles: «Dans létat actuel des connaissances, la théorie de lIntelligence Artificielle est une croyance. Aucun scientifique ne peut garantir quelle est vraie.»
Monsieur X copié sur une disquette
Depuis une dizaine dannées, Bruno Marchal caresse pourtant le projet den vérifier la validité et il a déjà obtenu de premiers résultats encourageants. Il éprouve cependant quelques difficultés à faire reconnaître son travail. Au milieu des années 1990, lUniversité libre de Bruxelles lui a refusé le droit de soutenir sa thèse. Bruno Marchal a néanmoins pu la défendre à lUniversité des Sciences et Technologies de Lille, sous la direction du professeur Jean-Paul Delahaye. En France, Bruno Marchal a également remporté en 1998 le prix du quotidien Le Monde de la meilleure thèse francophone, qui offre aux cinq travaux primés la possibilité dêtre publiés par un grand éditeur parisien. Le sociologue Edgar Morin présidait le jury. Pourtant, à ce jour, quatre ans plus tard, il ny a toujours pas de publication en vue. Bruno Marchal serait-il victime dostracisme scientifique?
Laspect multidisciplinaire de ses recherches à cheval entre mathématiques, logique et physique ne facilite sans doute pas leur compréhension. Mais cest surtout son approche originale du problème du corps et de lesprit qui semble déranger. «Les mathématiciens sont persuadés que je travaille avec une boule de cristal et que je leur parle de parapsychologie, regrette-t-il. Les physiciens, les mieux à même de comprendre ma démarche, ne peuvent accepter des conclusions qui ébranleraient les fondements de leur discipline.»
Pour sa recherche, Bruno Marchal procède pourtant comme Einstein par une expérience de pensée. «Si la théorie de lIntelligence Artificielle est vraie, quelles en sont les conséquences? se demande-t-il. Selon la théorie du mécanisme numérique, lhomme est une machine, cest-à-dire un programme. On peut donc copier Monsieur X sur une disquette ou téléporter ses informations simultanément sur la Lune et sur Mars pour le reconstituer sur place. Cette expérience conduit à une situation choquante: Monsieur X a autant de chances de se retrouver sur Mars que sur la Lune. Il est incapable de prédire où se trouvera son je. De plus, on peut également le dupliquer une infinité de fois. Où logera sa conscience dans la première ou dans la 2250e version de lui-même?»
Lindétermination est absolue, fait remarquer le professeur Jean-Paul Delahaye, qui expose la démonstration de Bruno Marchal dans la revue Pour la Science. Même si nous croyons que toutes les lois de la physique sont parfaitement déterministes, cet indéterminisme persiste. Cest troublant.»
Un métaordinateur, déployeur universel
Il y a plus étrange encore, renchérit Jean-Paul Delahaye. Imaginons un métaordinateur théorique, le «déployeur universel», qui simule lexécution de tous les programmes du plus simple au plus compliqué pendant une seconde en parallèle. Si mon esprit est un programme, il arrivera forcément un moment où le déployeur universel reproduira létat de mon cerveau à linstant présent et simulera ma conscience. Pendant cet intervalle, mon esprit existera dans la machine. Il nest pas nécessaire que lordinateur simule lenvironnement extérieur. Pour que jaie une sensation identique à celle que jai actuellement, il suffit de reproduire correctement les influx nerveux provenant de mes organes. Si le même ordinateur exécute ce programme une seconde de plus, la simulation de mon esprit se poursuivra. On peut répéter lopération par tranches dune seconde sans que jaie conscience de ces interruptions. Je pourrais donc être une simulation de la machine. Tout comme vous. Et comme tous les esprits possibles, présents, passés et futurs. Cela paraît fou parce que le déployeur universel serait alors comme une définition scientifique de Dieu et le monde pourrait nêtre quune illusion entretenue par une matrice mathématique comme dans le film Matrix (voir page 32).
«Et pourtant, affirme Bruno Marchal, si lhomme est un programme, son esprit peut se passer de support matériel.» Cest ce quil démontre en faisant appel au réalisme mathématique, théorie reconnue mais discutée selon laquelle les programmes existent, en tant que structure mathématique, même si personne ne les a jamais vus ni envisagés. «A partir dhypothèses parfaitement identifiées, Bruno Marchal défend lidée quun esprit existe en tant quêtre mathématique abstrait, même si aucune réalisation du programme correspondant na été physiquement réalisée ni mise en fonctionnement, souligne encore Jean-Paul Delahaye, qui ajoute: Toutefois, si la conscience na pas besoin de matière pour exister, la physique nest-elle pas une illusion?»
Dans ce cas, il faudrait pouvoir déduire les lois de la physique de celles qui permettent lexistence des programmes qui ne sont quun type dobjets mathématiques. En clair, il faudrait retrouver la science de Newton et de Galilée à partir de la théorie de la calculabilité. Expliquer par exemple pourquoi, parmi toutes les situations imaginables, la simulation de la réalité respecte les lois de la gravité. Mais il y a un risque. Dans un monde de machines numériques, un stylo pourrait avoir statistiquement plus de chance de senvoler que de tomber sur le sol. «Ce serait la preuve que le fonctionnalisme est une erreur et quaucun ordinateur ne pourra copier notre esprit», avertit Bruno Marchal. En revanche, si par ses calculs il reconstruit la physique, cela pourrait bouleverser notre idée de la matière. Absurde?
Evoluons-nous dans un simulateur réel?
«Ce ne serait pourtant que la conséquence logique de la théorie de lIntelligence Artificielle, argumente Bruno Marchal. On ne peut pas défendre en même temps le matérialisme, pour qui lesprit est une illusion, et le fonctionnalisme, pour qui la conscience nest pas liée à sa base matérielle; cest contradictoire.» Descartes, qui a exploré le problème du corps et de lesprit, a déjà observé que si on prend au sérieux lhypothèse que lhomme est une machine, la notion de matière devient aussi nébuleuse que celle de conscience. Si nous sommes des programmes, nous traitons linformation digitalement. Dans ce cas, nous pouvons tromper notre cerveau en lui injectant une simulation de la réalité comme dans un jeu vidéo très sophistiqué. Nous navons alors aucun moyen de prouver que nous névoluons pas dans un simulateur de réel. Selon Descartes, cest Dieu, qui, dans son infinie bonté, maintient lillusion de la réalité.
Bruno Marchal a toutefois quitté le terrain des spéculations. En approfondissant les théorèmes de Gödel, il a créé ce qui peut être vu comme une logique des êtres conscients. De plus, certains résultats de la physique quantique, qui a aussi une forme statistique, accréditeraient ses thèses. Peut-être faudra- t-il bientôt examiner attentivement ses travaux quil pense publier dans le monde anglophone où certains chercheurs commencent à développer des idées du même genre. Car, sil a vu juste, Bruno Marchal pourrait bâtir une conception révolutionnaire de la physique. «Si lhomme est une machine, comme le pense Turing, lâche-t-il, la physique pourrait devenir une branche de la psychologie, puisque nous aurions la preuve que seul lesprit existe et que le monde nest quillusion; les physiciens devraient alors expliquer comment la matière émerge de la conscience.» Ou de la conscience de Dieu, comme dirait Descartes. Mais cest là une autre histoire
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