Dossier
Douglas Hofstadter au cur du mystère de la création
Par Jacques Mirenowicz
Cest un homme souriant et merveilleusement disponible, même si les journées de vingt-quatre heures sont bien trop étroites pour lui! Douglas Hofstadter est un poète dans le royaume des sciences cognitives et sil se passionne pour les machines et leurs capacités à modéliser, il sintéresse dabord au mystère lié à la création dune uvre dart, au fonctionnement de sa pensée. Peut-on tout modéliser? Même les ballades de Chopin? Les poèmes de Pouchkine? Douglas Hofstadter en est convaincu même si les recherches prendront un temps gigantesque. Il y a cependant chez ce chercheur une sorte de pulsion romantique, un enthousiasme à créer qui semblent échapper pour toujours aux lignes les plus subtiles de toute programmation.
Douglas Hofstadter commence son uvre académique sur les chapeaux de roue. Un diplôme de mathématiques en poche dès lâge de 22 ans, cet Américain multilingue engage, en 1972, une thèse en physique quil obtient trois ans plus tard. Mais la véritable prouesse est ailleurs. Car en même temps quil entreprend sa thèse, il se met à rédiger Gödel, Escher, Bach: les brins dune guirlande éternelle. Aujourdhui encore, ce livre, publié quelques années plus tard, et quil recommande toujours comme introduction à son travail, lui vaut dattirer les foules dinformaticiens admiratifs lorsquil donne des conférences publiques. Cétait le cas à Lausanne, le 28 juin 2002, à loccasion de la journée Turing.
Depuis trente ans que ce best-seller est paru, la popularité ne quitte pas ce chercheur talentueux. La créativité non plus. Mais ce qui frappe avant tout, chez Douglas Hofstadter, outre une très grande fluidité du discours et une patience semble-t-il sans bornes pour quiconque le sollicite, cest la cohérence de ses intérêts, la logique de son parcours et, en fin de compte, une uvre de plus en plus achevée tout en restant très vivante.
Des polices de caractères à la poésie russe
Les recherches de Douglas Hofstadter sinscrivent dans le champ des «sciences cognitives». Un domaine suffisamment ouvert pour quil sy sente plus à son aise que dans celui, plus restreint, de lIntelligence Artificielle. «Je mintéresse avant tout au fonctionnement de ma pensée, explique-t-il: comment se fait-il que je crée des idées, formule des analogies, perçois, décide, distingue limportant du superficiel?» Et de donner ainsi une clef de la portée musicale sur laquelle chacune de ses expériences trouve sa place: lemploie du je. De fait, son premier objet danalyse pour étudier la pensée et la création, cest bien lui-même, être pensant et créatif. Et il est clair quil aurait pu trouver pire modèle.
Les travaux de Douglas Hofstadter forment un tout très cohérent. Néanmoins, deux grands volets se dégagent de son uvre. Le premier le plus simple et le plus classique consiste à modéliser sur des machines des fonctions cognitives. Par cognitives, il faut entendre des fonctions telles que la perception, la reconnaissance, lapprentissage ou encore laptitude à créer. Pour modéliser de telles fonctions, Douglas Hofstadter et son équipe à lUniversité Indiana, à Bloomington, aux Etats-Unis, se lancent des défis. Lun dentre eux, par exemple, est la création dune nouvelle police de caractères. «Une telle création de la part dune machine, concède le chercheur, ne relève pas de celle dont ferait preuve un artiste réel, mais plutôt de celle dont ferait preuve un artiste qui créerait dans un monde simplifié. Malgré tout, il sagit de tenter de capturer ce qui se trame dans lesprit dun concepteur qui invente en faisant preuve de fantaisie.»
Plus original, le second volet des recherches de Douglas Hofstadter est aussi plus ambitieux. Il concerne la création humaine dans ce quelle a de plus imaginatif ou de plus sophistiqué: celle qui sexprime dans luvre dart, dans la littérature la poésie en particulier ou encore dans la création dune véritable police de caractères, dont seuls les typographes expérimentés comprennent les subtilités techniques. Dans ce registre plus vaste, Douglas Hofstadter na pas hésité à publier, en 1999, une traduction en anglais dEugène Onéguine, le célèbre roman en vers du fondateur de la littérature russe au XIXe siècle, Alexandre Pouchkine. Mais contrairement à tout traducteur ordinaire, Douglas Hofstadter ne sest pas contenté daffronter les difficultés propres à une telle traduction 400 sonnets, 200 pages , il sest aussi observé dans lacte de traduire le poète russe. De ce travail, il résulte 800 pages danalyses consignées dans un autre livre publié précédemment, en 1997, Le Ton Beau de Marot, un titre sous forme de boutade en lhonneur dun poète français quelque peu oublié: Clément Marot.
Chopin et Pouchkine modélisables
Dans ce second volet de ses recherches, Douglas Hofstadter multiplie les sources dinspiration et délucidation. Cest ainsi quil sintéresse aussi à la dimension créative des mathématiques: «Que fait un mathématicien lorsquil invente un nouveau concept?» sinterroge-t-il. Et dexpliquer: «Comme pour la traduction littéraire, je sais que ces idées sont beaucoup trop compliquées pour être aujourdhui modélisables sur ordinateur. Je moccupe ainsi de propriétés que lon peut modéliser et, depuis très longtemps, dactes créatifs beaucoup plus compliqués: lécriture dun roman, lélaboration dune vraie police de caractères, la fabrication dune uvre dart, linvention en mathématiques, toutes performances que lon ne sait pas modéliser.»
Parmi toutes les performances humaines, il y a donc celles qui sont modélisables et celles qui ne le sont pas. Toutefois, insiste Douglas Hofstadter, cette distinction ne doit pas laisser croire quune sorte dobstacle infranchissable séparerait irrémédiablement ces deux types de performances. Car en principe, soutient le chercheur, «tout est modélisable». Et de justifier cette conviction: «Le cerveau étant un objet physique, il doit être modélisable. Puisque la pensée humaine émane de lactivité des cellules du cerveau, aucune raison de principe ne soppose à sa modélisation.» Certes, un modèle fidèle dun cerveau créateur serait une machine très compliquée. Mais pour Douglas Hofstadter, même les créations dAlexandre Pouchkine ou les balades de Chopin sont modélisables.
La différence entre les registres du modélisable et du non-modélisable tient donc à létat des connaissances, aux programmes de modélisation aujourdhui disponibles. Or, il est évident que ces programmes ne peuvent reproduire toutes les performances humaines. «La brèche est même énorme, admet Douglas Hofstadter, entre ce qui est faisable et ce qui ne lest pas.» Mais loin dêtre claire et nette, la limite entre ces deux registres ressemble plutôt, à écouter le chercheur, à un long continuum. Et cest ce continuum qui constitue la partition musicale sur laquelle il compose de nouvelles expériences dont il observe et analyse les résultats. Il voyage ainsi entre divers mondes artificiels bien circonscrits dans lesquels il transcrit sur ordinateur des propriétés élémentaires de la pensée et lunivers infini de la créativité humaine sous ses formes les plus élaborées: de lacte de traduire de la poésie russe aux mathématiques les plus formelles.
La combinaison de la contrainte et de la fantaisie
Pour comprendre ce qui sous-tend la créativité, lexploration de domaines aussi différents que les mathématiques et la poésie se révèle en effet très éclairante. Car pour Douglas Hofstadter, que ce soit en mathématiques ou en poésie, lorsquune personne isole des idées, accomplit des analogies, extrapole à partir de régularités, elle met en jeu les mêmes mécanismes cérébraux. Et dans cette conception de lacte créatif, Douglas Hofstadter accorde un rôle central aux contraintes. «Dans les deux cas, on opère sous contraintes, explique-t-il. En poésie, ce sont la rime et la métrique qui amènent lesprit dans des zones sémantiques dans lesquelles il naurait jamais été seul.»
En mathématiques, poursuit-il, les contraintes préexistent à la découverte. Et de prendre appui sur les centres de triangles, quil connaît très bien, pour étayer son propos. Nombreux lorthocentre, le barycentre, etc. , ces centres entretiennent des rapports entre eux. Ils peuvent, par exemple, se situer sur la même droite ou sur le même cercle. Mais il est impossible de connaître à lavance leurs propriétés. Lorsque le mathématicien explore leur univers, analyse Douglas Hofstadter, il observe ce qui se passe si lon combine de nouvelles droites et de nouveaux cercles autour deux. Il découvre alors des conséquences qui, à chaque fois, sont des surprises auxquelles il naurait jamais pensé pouvoir arriver. «On découvre un nouveau centre, un nouveau triangle, un nouveau cercle
reprend Douglas Hofstadter. On rebondit dun concept à un autre. Et chaque rebondissement amène à une nouvelle conséquence qui est une nouvelle découverte. Bref, conclut-il, en poésie comme en mathématiques, cest la combinaison de la contrainte et de la fantaisie qui amène lesprit dans des espaces conceptuels où il ne serait jamais allé tout seul et où il naurait même jamais imaginé pouvoir arriver un jour.»
Les génies sont faciles à comprendre
A la lumière de telles explications, il est tentant de se demander ce qui distingue le génie du commun des mortels. Là aussi, Douglas Hofstadter a son idée. Dans sa conception de lintelligence, le trait central du génie est la capacité didentifier lessence des phénomènes en écartant le superflu. «La plupart des gens, constate-t-il, sont incapables de séparer ce qui compte le plus de ce qui compte le moins.» Pour illustrer son propos, il assimile la connaissance à un arbre. La plupart des scientifiques, juge-t-il, sintéressent aux feuilles. Certains parviennent à travailler à des niveaux plus bas, sur les branches, petites ou grandes. Mais un génie comme Einstein, lui, ne décolle pas du tronc. Loin de se laisser entraîner par les détails, il reste au niveau le plus élémentaire. Cest pourquoi, lorsquil fait une découverte, cest larbre entier qui est secoué. Cette capacité a sans doute à voir avec le désir de travailler à un niveau plus intuitif. «Il est même possible, estime Douglas Hofstadter, que cest lincapacité détudier les détails qui pousse les génies à investiguer les registres plus fondamentaux de la connaissance.»
Il ressort de cette grille danalyse une autre conséquence majeure: le plus génial dans lacte créatif est aussi le plus accessible. «La plupart des scientifiques travaillent sur des concepts extrêmement techniques, note Douglas Hofstadter. Il leur faut en général une dizaine dannées pour parvenir à conceptualiser le champ dans lequel ils accomplissent leurs recherches. Du coup, rares sont les observateurs qui les comprennent. En revanche, il est beaucoup plus facile de comprendre quels sont les objets de recherches des génies. Grâce à des histoires de trains, il est assez facile de décrire les découvertes dEin-stein sur la relativité restreinte. Le génie travaille toujours sur un plan accessible au plus grand nombre.»
Ainsi, le plus remarquable dans lacte créatif nest pas ce qui est le plus techniquement sophistiqué mais ce qui relève du plus élémentaire. Dès lors, aller creuser du côté de la création humaine dans ce quelle a de plus riche ou de plus beau pourrait bien être le meilleur moyen de repérer les éléments ou les propriétés les plus fondamentales de la créativité. Il est vraisemblable quil sagit là de lune des motivations de Douglas Hofstadter lorsquil voyage entre les deux pôles de ses recherches: lorsquil traduit les vers dEugène Onéguine puis modélise la reconnaissance de lettres individuelles, ou lorsquil explore les propriétés des centres des triangles puis modélise la création de polices de caractères. Bref, lorsquil va du pôle le plus ambitieux de ses recherches au pôle le plus classique. Et le fait est que ces aller-retour en font lun des chercheurs les plus créatifs en sciences cognitives.
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