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Dossier
Intelligence artificielle, un conte à rêver debout

Par Barbara Fournier


«Echec et mat, mon Cher! dit Tibul, en retenant un petit sourire.
– Oh zut, soupira Ginger, qui venait de perdre sa troisième partie consécutive. Décidément, vous êtes beaucoup trop fort pour moi.
Tibul lissait ses moustaches. «Quel diable de chat, pensa Ginger. Ce n’est pas juste. La nature nous a faits tout pareils l’un à l’autre, nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau. Mais ce Tibul m’écrase avec son intelligence. Pour un peu, je me demanderais s’il s’agit bien d’un chat ou si je n’aurais pas affaire à une machine!»
Cette pensée angoissa Ginger au-delà du supportable. Il partit à la cuisine en quête de la terrine de poisson que Daniel avait joliment arrangée dans une écuelle à son intention avant de filer en direction de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. où il dirigeait le Laboratoire de systèmes logiques. Ginger avait fait de grands efforts pour comprendre ce que faisait Daniel, mais il avait renoncé, à bout de forces. D’autant que Daniel l’avait découragé en s’exclamant à tout bout de champ: «Ce chat est le plus bête de la Terre, un vrai encéphalogramme plat!» Ginger retourna au salon. Tibul, en invité poli, n’avait touché à rien. Il restait assis à fixer un point dans le vague. En fait, Ginger comprit qu’il contemplait quelque chose dans le miroir de la grande armoire, près de la fenêtre.
– Tibul, parfois je me demande qui vous êtes… tenta Ginger, tout ému de sa propre audace.
Tibul se leva et fit signe à Ginger de le suivre. Ils se mirent tous deux face au miroir.
Ils étaient vraiment la réplique l’un de l’autre.
– Vous êtes mon alter ego, Ginger, fit remarquer Tibul dont le très léger mouvement de la queue trahissait une certaine excitation
– J’aimerais bien que vous ayez raison. Mais si c’était vrai, Daniel ne me traiterait pas comme un idiot.
Tibul haussa les épaules et prit un ton philosophique:
– Oh vous savez… l’intelligence… Barbara, ma maîtresse, essaie d’écrire un article là-dessus, mais je vois bien qu’elle peine.
– Un article sur l’intelligence?
– Oui, sur l’intelligence des hommes et des machines, pour la revue de l’EPFL.
Ginger, tout fier, renchérit:
– Oh alors, mon maître y sera sans doute aussi, dans cet article?
– Sans doute, mais nous aussi, qui sait? répliqua Tibul, songeur.
Les deux chats se turent. Leurs reflets les regardaient avec insistance dans le miroir. Ginger osa enfin poser la question qui lui brûlait le bout de la langue:
– Tibul, êtes-vous un vrai chat ou un programme d’ordinateur très évolué?
Tibul sourit encore. Plus énigmatique qu’un sphynx, il rétorqua:
– Les hommes le savent-ils eux-mêmes, ce qu’ils sont, Ginger? Pour vous en convaincre, je vous propose un voyage. Une brève abolition du temps.
Sans attendre la réponse de Ginger, Tibul posa sa patte sur la surface du miroir qui se mit à onduler comme un voile de soie. Les deux chats soulevèrent donc le voile de leurs museaux roses et traversèrent ensemble le miroir.

• • •

Ils arrivèrent dans ce qui ressemblait à une salle à manger, mais c’était un espace sans murs, une sorte de lieu sans bords, infini. Une grande table était dressée dans l’attente d’un banquet. Les convives étaient assis sur des chaises très hautes comme des petits enfants que l’on aurait juchés sur des sièges d’adultes. La conversation avait l’air très animée. De temps en temps, les convives se versaient à boire, mais les carafes de vin étaient vides. Ginger qui avait sauté avec Tibul sur la table, s’exclama devant son congénère:
– Mais il n’y rien à boire dans ces carafes! Et ils boivent dans des verres de cristal comme s’ils étaient pleins!
– Ginger, ne vous souciez pas de cela. Vous savez bien que la réalité n’est pas dans ce qui est mais dans l’impression qu’on en a.
Cette phrase laissa Ginger sans voix.
Un homme avec une fossette au menton était en train d’interpeller la tablée avec véhémence. Ginger demanda à Tibul de qui il s’agissait:
– C’est Ray Kurzweil, un inventeur génial qui pense que les ordinateurs deviendront plus intelligents que les hommes, chuchota Tibul.
Le monsieur s’agitait. Il était en bras de chemise. Il interpellait la salle.
– Que sommes-nous en fait? De l’information… dont notre corps n’est que le support, le hardware. Nos cellules biologiques se renouvellent tous les deux ans. Ce qui perdure en chacun de nous depuis l’enfance, c’est de l’information. Eh bien, finalement cette information, on pourra la séparer de son support, elle pourra être recréée sous d’autres formes. Un jour arrivera où l’on pourra se perpétuer indéfiniment. Ce sera un peu comme lorsque vous changez d’ordinateur: vous conserverez vos données, vous les transférerez: l’esprit, l’intelligence, les émotions, la vie spirituelle de chacun de nous pourront être sauvegardés à l’infini
Assez éloigné de l’orateur, un personnage blafard, engoncé dans un grand manteau et qui semblait avoir très froid, murmura dans ses épaisses moustaches:
– Eh bien, on dirait que Dieu vient de mourir une deuxième fois.
Mais un homme, avec un beau profil grec, venait de se lever d’un bond. Il vint serrer la main de Kurzweil avec effusion:
– Mais est-ce que vous vous rendez compte que vous êtes un platonicien, vous? J’ai toujours défendu la thèse selon laquelle les idées ne peuvent être saisies que par l’esprit! Seule l’âme détachée du corps peut atteindre les essences. Alors peut-être que c’est toute votre Intelligence Artificielle qui vous permettra de sortir enfin du monde des apparences! Quel merveilleux paradoxe.
Un monsieur très élégant, en costume d’académicien, prit la parole. Il y avait dans sa voix un frémissement d’agacement:
– Mais enfin… De quoi parlons-nous? Vous savez bien que toute existence est incarnée. Le corps n’est pas qu’une simple substance étudiée mais un ensemble de significations vécues. Le corps est animé, l’esprit est incarné, l’esprit et le corps ne se séparent pas.
– Bravo Merleau-Ponty! Je suis entièrement d’accord avec vous! D’ailleurs la pure pensée pourrait-elle appréhender l’existence? Bien sûr que non! cria du fond de la pièce un homme que Ginger identifia tout de suite parce que Daniel avait un petit portrait de lui sur son bureau. C’était Emmanuel Kant.

• • •

Un ange passa. Tout le monde le regarda, puis une chansonnette s’éleva dans l’air saturé de mots et de pensées.
– Mais Ray a raison, raison, nous serons immortels, nous serons tous immortels! chantait une jeune femme brune qui n’avait pas l’air tout à fait vrai et qui enlaçait maintenant les épaules de Kurzweil.
– Qui est-ce? demanda tout bas Ginger à Tibul.
– C’est la belle Ramona, répliqua Tibul, la créature que Kurzweil a créée, comme Pygmalion avec Galathée, voyez-vous? En plus vulgaire.
Mais Ginger ne voyait rien du tout. Comment comprendre ce qui se déroulait sous ses yeux? Des morts parlaient avec des vivants, un homme réel était embrassé par une femme qui avait été enfantée par son esprit. Mon Dieu, si seulement Daniel avait été là pour lui expliquer un petit mieux tout cela. Perdu dans ses réflexions, Ginger ne remarqua pas qu’une femme s’était avancée vers lui. Il sentit une caresse effleurer son cou, des ongles délicats gratter son front. Il leva la tête. Cette femme provenait d’un autre siècle, elle avait un teint d’opale et des yeux presque transparents. Elle s’agenouilla devant Ginger, éberlué.
Tibul glissa à son oreille cet avertissement:
– Attention, mon Cher. Vous avez affaire là à un personnage de roman du XIXe siècle. C’est «l’Eve future», une vraie machine à mystère conçue par Thomas Edison!
Un frisson de plaisir parcourut l’échine de Ginger.
– Qui suis-je?… demanda la jeune femme. «Un Etre de rêve qui s’éveille à demi en tes pensées – et dont tu peux dissiper l’ombre salutaire avec un de ces beaux raisonnements qui ne te laisseront, à ma place, que le vide et l’ennui douloureux, fruit de leur prétendue vérité.»
– Oh, s’exclama Ginger, tombé sous le charme, mais c’est à moi que cette créature de rêve dit tout cela?
– Hélas, non, elle dit cela à son amant, Lord Ewald.
Mais déjà la femme, comme un mirage, avait disparu dans le bruissement des pages d’un livre que l’on feuillette avant de le refermer. La plantureuse Ramona se remit alors à chanter pour ramener l’attention sur elle:
– Ray l’a dit, Ray le fera, nous serons immortels, immortels, immortels…
– Ne trouvez-vous pas, Ginger, qu’il y a quelque chose d’un peu primaire dans cette volonté d’immortalité? demanda Tibul, les sourcils un peu relevés.
– Oui, oui, dit Ginger qui surtout ne voulait pas contrarier ce chat supérieur.
– Voyez-vous, Lord Ewald était un romantique, lui, poursuivit Tibul. Son être artificiel, cette femme merveilleuse qui vient de vous caresser, n’avait qu’une fonction: «éterniser une seule heure de l’amour – la plus belle – celle par exemple où le mutuel aveu se perd sous l’éclat du premier baiser».
Ginger eut le sentiment que ces mots avaient réveillé une douleur ancienne dans le cœur de Tibul, car ses yeux brillaient maintenant d’une étrange façon.
La mélodie monotone de Ramona avait eu pour effet de faire glisser les convives doucement dans le sommeil. Quand soudain, comme un grand diable sorti de sa boîte, Daniel surgit de nulle part:
Ginger, tout fier, effleura l’épaule de Tibul et se pencha vers lui, très content de pouvoir enfin expliquer quelque chose à ce monstre neuronal de la race féline:
– C’est mon maître, Daniel Mange! Il a déjà créé des tas de choses étranges, dernièrement il a conçu une paroi vivante, le Biowall. Il dit toujours qu’il veut essayer de créer un arbre de la vie numéro 2. Mais moi, je ne connais que l’arbre à chat et les arbres à oiseaux.
– Il est possible que l’arbre dont il veut parler ne soit pas très intéressant pour les chats… Quoique… répondit Tibul, en tendant l’oreille.
Daniel lança sur son ton habituel, passionné:
– Chers amis, il y a quelque chose de plus palpitant que la recherche de l’immortalité!
Les convives sursautèrent. Daniel poursuivit:
– C’est la création par nous-mêmes, êtres humains, d’une seconde forme de vie! Le monde du vivant tel que nous le connaissons est inscrit dans le carbone. Maintenant, ce que nous essayons de faire, c’est de créer une vie dans du silicium, dans un écran d’ordinateur ou ailleurs. Vous rendez-vous compte? Créer des machines qui ont des caractéristiques biologiques, qui sont capables d’évoluer, de se reproduire, d’apprendre. Des machines qui contiennent, comme les humains, dans chacune de leurs cellules, l’intégralité de leur programme génétique et qui, selon leur position dans l’organisme, expriment une partie seulement du génome!
– Magnifique! magnifique! chuchotait Ginger qui ne pipait pas mot au discours de son maître mais admirait sa belle assurance et sa force de conviction.
Toute l’assemblée était suspendue aux lèvres de Daniel:
– Peut-être un jour nous arriverons aux limites de la technique, peut-être imaginerons-nous un être totalement artificiel qui sera posé sur notre table de travail et qui aura la capacité de réfléchir par lui-même. Une sorte de conscience. On pourrait imaginer alors que cet être entre en contact avec nous sur le plan affectif et qu’il nous dise un jour: «Je t’aime, ne coupe pas le courant!»

• • •

Sur la table, Kismet – «Petite Fortune» en langue turque – souriait avec ses yeux et ses oreilles. C’était une tête sans corps qui avait appris à exprimer de nombreux sentiments. Ginger se souvint de l’Eve Future et se dit que la littérature, décidément, était toujours bien en avance sur la science. Cog, le grand frère cul-de-jatte de Kismet, inventé dans un laboratoire du MIT, jouait à un jeu d’adresse sous l’œil dubitatif de la tablée Il s’arrêta lorsque son créateur, Rodney Brooks, se mit à parler de lui:
– Cela vous étonne, n’est-ce pas, ce que nous sommes capables de faire avec Cog, notre humanoïde?
Docile, le robot reprit son petit jeu. De temps en temps, il relevait la tête pour observer la salle de ses yeux ronds.
– Cog ne sait bouger les bras qu’en direction de ce qu’il a vu. Ensuite, il voit qu’il s’est trompé: il apprend qu’il doit bouger son bras différemment. Peu à peu, il parvient à mieux saisir la chose qu’il a vue. Les bébés mettent des mois à faire cela. Cog fait presque aussi bien en quelques heures.
Rodney Brooks toussota. Puis reprit, sur un ton volubile:
– Vous comprenez, les robots humanoïdes doivent s’apparenter au fonctionnement de l’homme, tant «mécanique» que «social». Et au fond, l’enjeu n’est ni plus ni moins que de comprendre parfaitement les mécanismes humains, qui demeurent les machines les plus complexes que nous ayons eu à examiner!
Il fit une pause. On voyait qu’il se ménageait un effet:
– Je rêve de construire un robot équivalant à l’être humain, qui se débrouillerait comme nous dans le monde. Mieux que nous-mêmes, pourquoi pas?
– La chouette de Minerve prend son envol au crépuscule, fit remarquer Tibul doucement entre ses dents.
– C’est une phrase codée? demanda Ginger.
– Non, c’est une phrase philosophique, répondit Tibul
– Ah bon? fit Ginger qui commençait à avoir mal à la tête.

• • •

C’est alors que quelque chose de très étrange se produisit. Une brume épaisse se mit à avancer, gommant une figure humaine après l’autre. Les mots de la discussion s’évanouirent dans une cascade de verre brisé.
– C’est le miroir… Le miroir n’y a pas résisté, murmura Tibul
– Ray! Ray! hurlait Ramona, désespérée. Reviens! Je ne peux pas vivre sans toi, mon Créateur!
Mais Ray Kurzweil avait disparu dans le brouillard, corps et âme.
Cog jeta son jeu à spirale à terre et Kismet baissa tristement ses oreilles.
Ginger, affolé, se tourna vers Tibul.
– Mais alors, nous deux, nous qui n’avons pas disparu, nous sommes donc aussi de pures créations? Mais en ce cas, qui nous a inventés, nous deux?
Tibul et Ginger croisèrent leurs yeux d’or.
– Vous êtes très intelligent, Ginger, Daniel avait tort pour une fois. Les hommes ayant été définitivement engloutis par le monde de l’artifice et de l’illusion, je crains que nous ne puissions plus jamais répondre à cette question
– Mais alors qu’allons-nous faire maintenant? interrogea silencieusement Kismet.
– Essayer de résoudre l’énigme un peu angoissante qu’ils nous ont laissée en partant, fit remarquer Tibul avec son léger sourire qui le faisait tellement ressembler au chat de Cheshire.
Cog, à qui son créateur avait si bien appris à se saisir d’un objet, approcha alors son bras métallique de Kismet et mit sa tête de gremlin sous son bras gauche. Il la caressa mécaniquement. D’une petite voix synthétique étrangement enfantine, il scanda ces seuls mots:
– To be or not to be, that is the question.
Et pendant quelques secondes, le grand rire de Dieu perça l’épais brouillard.


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mise à jour: 17 novembre 2003