Dossier
Léthique, un attribut dartifice?
Par Laure Dupraz
Qui sintéresse à lIntelligence Artificielle constate que les notions déthique ou de morale ne sont pas encore réellement débattues dans ce domaine de recherche, et quelles le sont encore moins au niveau des sphères publique ou politique. Ce sont davantage les questions technologiques ou techniques qui intéressent aujourdhui le monde scientifique. La jeunesse des recherches sur la vie artificielle fait que les questions éthiques sont encore prématurées, en comparaison avec les développements fulgurants de la recherche médicale ou génétique. Toutefois, ces questions se poseront si lon parvient à intégrer au sein des machines des principes du vivant ou si lintégrité corporelle humaine est négligée.
Denis Müller, professeur déthique à lUniversité de Lausanne, estime que cette absence de débat est en grande partie due au caractère hermétique des disciplines et au manque de passerelles entre elles. «Je pense que cela tient avant tout à la très faible conscience de ces débats scientifiques et philosophiques dans la réflexion universitaire actuelle. La science a besoin de plus de philosophie et de plus déthique pour se poser des questions intelligentes qui soient à la hauteur de la complexité de la production scientifique. A linverse, parmi tous philosophes, théologiens, juristes et éthiciens qui opèrent dans le domaine de léthique, il serait bon que certains dentre eux travaillent sur ces questions dIntelligence Artificielle.»
«Il ny a pour linstant pas durgence», estime Jean-Gabriel Ganascia, professeur dinformatique, dIntelligence Artificielle et de sciences cognitives à lUniversité Pierre et Marie Curie, à Paris. «Les questions déthique sont moins présentes dans le domaine de lIntelligence Artificielle que les questions relatives à la biologie parce que les enjeux sont moins pressants. Il ny a pas la même urgence à traiter de lIntelligence Artificielle que du génie génétique. Les dangers sont à lhorizon des possibles, mais très éloignés de la réalité actuelle. Or, léthique répond à des questions pratiques; lorsque nous devons faire face à des situations concrètes comme la procréation assistée, les manipulations génétiques, le clonage. Et actuellement, rien de tel nexiste en Intelligence Artificielle.»
LIntelligence Artificielle: une ruse humaine
Aux fantasmes des cyborgs, nourris en grande partie par la littérature et le cinéma de science-fiction, et aux peurs liées à la création de robots qui dépasseraient lintelligence humaine, le professeur Ganascia répond que «lIntelligence Artificielle doit être entendue comme une ruse par laquelle nous prêtons de lintelligence aux machines afin de mieux les maîtriser, à la fois pour les soumettre à nos besoins et pour comprendre lintelligence humaine. La soumission des machines à nos besoins ne pose pas, par elle-même, de problèmes éthiques; la compréhension de lintelligence humaine non plus. En revanche, les problèmes éthiques existent lorsque nous confions aux machines le soin dexécuter des tâches quotidiennes. Elles prennent à notre insu une part de plus en plus grande dans notre vie et risquent de modifier notre mémoire, notre intelligence et nos rapports sociaux dans des limites que nous mesurons assez mal. Aujourdhui, les risques sont plus dordres sociaux et politiques que dordre éthique.»
Toutefois, rappelle-t-il, les questions éthiques sur ce sujet ont déjà été posées il y a deux ans aux Etats-Unis. Bill Joy, directeur dune grande firme informatique, expliquait, dans un article qui a défrayé la chronique, «Why the future dont need us» (voir page 52), que les techniques issues de la robotique et des nanotechnologies constituaient un risque non négligeable pour le futur de lespèce humaine. Et dajouter que «le jour où les ordinateurs ne seront plus faits uniquement de circuits électroniques, mais quils feront appel aux nanotechnologies, et quils auront recours à des principes biologiques ou chimiques, alors les questions éthiques se poseront avec acuité».
Quelle frontière entre lhomme et la machine?
Ainsi, les questions éthiques pointeront-elles leur nez lorsque les interactions entre lhomme et la machine se feront plus étroites? ou lorsque la frontière entre les deux deviendra plus floue? Des études récentes ont montré quune machine pouvait être contrôlée par la pensée par le biais dune puce connectée aux neurones du cerveau. Les premières expériences dans ce domaine permettent de manipuler un bras robotisé par lactivation de certains neurones. Deux neurophysiologistes de lUniversité dEmory à Atlanta ont réalisé des expériences dimplants dans le cortex de personnes souffrant de paralysie. Ces patients pouvaient ainsi avoir accès à certaines fonctions dun ordinateur, comme déplacer un curseur sur un écran par la pensée.
Ces deux études posent la question de la limite entre lhomme et la machine. Lhomme est-il toujours un homme à part entière si certaines de ses fonctions sont remplacées par des machines? Marc Jeannerod, neurophysiologiste et professeur de physiologie à lInstitut des sciences cognitives du CNRS, à Bron, se veut rassurant. Pour lui, ces études ne posent pas de problème éthique. Il les compare à linvention de microscopes hyperpuissants permettant à lhomme de voir des objets inaccessibles à sa vue normale. «Cette invention nous pose-t-elle un problème éthique? Non. Il en est de même pour les moyens damplification de signaux électriques musculaires pour animer des prothèses, par exemple. Nous savons maintenant recueillir des signaux en relation avec des actions imaginées, signaux qui sont localisés aux mêmes endroits que ceux en relation avec lexécution proprement dite de ces mêmes actions. Ces signaux pourront permettre à un sujet paralysé dactiver des systèmes externes à volonté selon ses besoins» (in Nature, 14 mars 2002, p. 141).
«Les réalités actuelles de lIntelligence Artificielle ne permettent pas de confondre lhomme et la machine», estime Jean-Gabriel Ganascia. «La capacité dadaptation de lhomme, la généralité de son intelligence, la somme de ses connaissances, sa maîtrise du langage sont très éloignées de ce que savent faire les machines daujourdhui. Les machines sont loin datteindre les capacités des animaux les plus performants, qui eux-mêmes demeurent assez dissemblables des hommes. Là encore, je crains que le danger éthique ne soit pas dans la réalité de lIntelligence Artificielle, ni de la bio-informatique, mais dans une tendance assez commune aujourdhui à brouiller les frontières entre lhumain et le non-humain. De ce point de vue, le film de Spielberg paru il y a un an, «AI - Artificial Intelligence», est révélateur et inquiétant. Dans ce film, les robots auraient des droits car ils éprouvent des émotions comme les humains.»
Quelle intégrité corporelle?
Interrogeons-nous dès lors sur la notion dintégrité corporelle. Si le corps est manipulé, si la dignité de la personne humaine est touchée, il semble que les questions éthiques devraient intervenir. «Lorsque lIntelligence Artificielle propose de greffer des micro-robots de silicium sur le corps humain, les questions éthiques se posent», estime Jean-Gabriel Ganascia. Jusquoù resterons-nous nous-mêmes? La pharmacologie est à lorigine de questions toutes semblables: jusquoù lexploit sportif reste-t-il celui de lhomme?» Pour Olivier Maulini, chargé denseignement à la Faculté de psychologie et des sciences de léducation de lUniversité de Genève, la question corporelle est dabord une question symbolique, une question philosophique, une question politique. Le corps nest pas un enjeu technique, mais un enjeu éthique.
Enfin, Denis Müller rappelle quil ne faut pas utiliser trop vite le terme de manipulation, aussi bien en éthique de la génétique quen éthique de lIntelligence Artificielle. Et de rappeler la responsabilité du scientifique: «Il est clair que les chercheurs doivent être constamment éduqués et responsabilisés dans le sens du respect dû au corps humain. Lanthropologie philosophique et théologique contemporaine nous a appris, entre autres choses, que le sujet humain na pas seulement un corps; mais quil est aussi son corps. Ces risques de manque de respect au corps ne sont dailleurs pas seulement le fait des chercheurs en Intelligence Artificielle ou en génie génétique; la médecine universitaire contemporaine souffre dun éclatement conceptuel du corps; lêtre humain est vu à travers ses organes, ses tissus ou ses gènes, comme un corps en miettes; nous avons perdu le sens de lunité du corps humain et du lien spirituel, personnel et esthétique qui unit le corps et le sujet vivant.»
Retour au sommaire
|
|