Logo EPFL
Votre titre
Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne Votre sous-titre
français | french only    Place centrale > Presse & information > Polyrama
Dossier
L’Intelligence Artificielle à corps perdu

Par Daniela Cerqui


Qui sommes-nous? Ce questionnement existentiel sous-tend la quête de l’Intelligence Artificielle avec, au cœur, la présence d’un incontournable dont certains rêvent de se passer en le dépassant: le corps! Daniela Cerqui, anthropologue à l’Université de Lausanne, achève actuellement sa thèse sur l’avenir de l’humain, de plus en plus envahi de prothèses techniques en tout genre. Passionnément, la jeune chercheuse revisite le thème de cette Intelligence Artificielle qui offre quelques redéfinitions fondamentales de l’homme suggérant peut-être – à l’instar du délicieux slogan inventé par Stelarc, un artiste cybernétique – que dorénavant «the body is obsolete».

L'envie de créer de l’animé à partir de l’inanimé et de donner vie à des créatures artificielles est l’un des fantasmes les plus récurrents dans l’histoire de l’humanité. L’idée de pouvoir reproduire l’intelligence humaine dans une machine n’est donc jamais que l’un des aboutissements les plus élaborés de cette volonté démiurgique de créer du vivant. Toutes ces ambitions, qu’elles restent au niveau de l’utopie ou qu’elles se manifestent sous forme d’avancées techniques bien réelles, représentent pour l’anthropologue un miroir que l’humain se tend à lui-même. En effet, et indépendamment de toute définition scientifique (paléontologique) de l’humain, chacun d’entre nous est porteur d’une vision, plus ou moins consciente, de ce qu’est la nature humaine. A partir de cette «anthropologie implicite» – fortement influencée par notre environnement social et culturel mais aussi objet de variations individuelles –, nous construisons notre propre image de l’humain et de ses limites; ces dernières pouvant aussi bien être perçues comme infranchissables que comme à dépasser pour parvenir à une posthumanité dont certains rêvent déjà. En d’autres termes, derrière ces différentes définitions apparaissent en filigrane des visions normatives de ce qu’est, ou de ce que devrait être, un être humain.

L’IA, un modèle de rationalité pour l’homme
Le cas de l’IA est révélateur d’une définition bien précise de l’humain, particulièrement prégnante dans notre société. Depuis les Lumières, la rationalité est en effet l’un des éléments les plus valorisés chez l’être humain, et elle est le plus souvent réduite à l’exercice d’un seul organe: le cerveau. Comme je vais rapidement l’esquisser, cette valorisation extrême trouve depuis une cinquantaine d’années sa consécration dans les développements de l’IA, interprétable dans cette optique comme la volonté de créer artificiellement ce qu’il y a de mieux en l’homme.
Les deux grands courants qui se sont affrontés dès les débuts de la recherche en IA tentaient, pour le premier, de reproduire les activités cérébrales sans se préoccuper d’une quelconque analogie de fonctionnement et, pour le second, d’imiter la structure neurologique du cerveau. Alors que pour les uns seule importait la fin, il semblait fondamental pour les autres de reproduire les mêmes moyens. Aucune de ces deux voies n’a à l’heure actuelle donné de résultats à la hauteur des attentes, et la recherche en IA semble désormais prendre de multiples directions. De plus, alors que certains ingénieurs affichent des certitudes quant au développement prochain de machines plus intelligentes que l’homme, d’autres font preuve d’un pragmatisme beaucoup plus concret en réfléchissant exclusivement aux applications à court terme. Au-delà de ces divergences, beaucoup semblent considérer que l’IA vise à aider l’humain à pallier certaines de ses «carences». En effet, la machine, initialement conçue avec l’homme pour modèle, est peu à peu devenue elle-même le modèle que l’humain se lamente de ne pouvoir égaler en termes d’échange et de gestion rationnelle de l’information. Ce dernier est alors perçu comme un être intrinsèquement imparfait, dont le handicap principal consiste en ses possibilités intellectuelles limitées par une enveloppe corporelle contraignante.

IA et «société de l’information»
Dans les années cinquante, à l’heure où Alan Turing posait les premiers jalons de l’IA, Norbert Wiener formulait pour sa part le fait que tout, y compris l’être humain, est en dernier ressort réductible à une somme d’informations. D’où son pronostic qu’un jour un être humain pourrait être télégraphié. Si les développements techniques ont pris d’autres directions, force est d’avouer que l’idée de fond, à savoir la traductibilité de tout élément matériel en un code constitué d’informations, s’est généralisée au sein de notre société. Une équation fort simple tend à tout réduire dans un premier temps à du matériel – la matérialité de l’esprit et de la conscience sont ainsi souvent évoquées –, puis à réduire dans un second temps ce matériel à un code informationnel synonyme de maîtrise et donc d’imitation.
L’expression «société de l’information», tant prônée de nos jours pour exprimer le rôle central dévolu à l’information, va par conséquent beaucoup plus loin que ce qui en est dit habituellement, l’information étant devenue le plus petit dénominateur commun auquel n’importe quoi, ou même n’importe qui, est réductible. Lorsque les plus futuristes des visionnaires rêvent d’une immortalité qui se présenterait sous la forme non plus de la survie du corps, mais bien plutôt de celle de l’esprit, au besoin téléchargé dans un ordinateur, n’illustrent-ils pas cette tendance à valoriser l’immatériel aux dépens du matériel? Cette certitude que l’humain fonctionnerait mieux sans son corps est très bien illustrée par Internet, dont l’intention est de connecter les cerveaux des gens, pour créer une sorte de réseau de raisons pures libérées du poids de la chair. Il semble en effet admis que, pour être plus rapide et plus efficace et répondre ainsi aux valeurs de notre société, il faudrait pouvoir se passer de son corps et se concentrer sur un cerveau truffé de toute sorte d’informations.
Or, de plus en plus de chercheurs – pensons notamment au neurologue Antonio Damasio et à son best-seller L’erreur de Descartes –, inspirés ou non par la phénoménologie de Merleau-Ponty, insistent sur l’importance des émotions et du corps dans l’exercice de la raison. Dans ce cas, une véritable IA ne pourrait qu’être une copie intégrale de l’humain dans toutes ses dimensions et ses interactions.
Mais ne faudrait-il pas aussi accepter que les émotions, et de manière générale la dimension «incarnée» de l’humain, puissent avoir une importance primordiale, même indépendamment de toute rationalité?


Retour au sommaire


©2003 EPFL, 1015 Lausanne, tél. 021 693 22 22, webmaster@epfl.ch
mise à jour: 17 novembre 2003