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Dossier
Rafael Nuñez regarde les homo faber s’amuser

Par François Othenin-Girard


Haute comme trois pommes, elle joue sur le tapis. Aucune raison de ne pas venir avec son papa. Rafael Nuñez ne quitte pas sa fille des yeux. En la regardant, il se dit que l’Intelligence Artificielle peine, bien loin derrière ses formes naturelles, vivantes et créatrices. Professeur à l’Université de San Diego, en Californie, ce spécialiste en sciences cognitives remue. Il était de passage à l’Université de Fribourg, où il retrouvait, quelques heures durant, ses anciens meubles. Sur la nature, combien humaine selon lui, des concepts mathématiques, ou sur la préadolescence, ou encore la nature des émotions. A l’écoute des mutations profondes, il est aussi à l’occasion consultant en robotique.


L’intelligence des machines nous apprend-elle quelque chose sur l’intelligence des hommes?
Rafael Nuñez:
La réponse est clairement non. Surtout lorsque nous sommes en face d’une machine dont la seule capacité est de garder des mots en mémoire. L’intelligence humaine et l’Intelligence Artificielle ne sont pas commensurables. Est-ce qu’une machine plus rapide qu’une autre peut nous apprendre quelque chose sur nos capacités cognitives? Le malentendu sur le mot «intelligence» est donc profond.

Comment en est-on arrivé là?
Il y cinquante ans environ, avec la mise au point d’un programme pour un jeu d’échecs. Les chercheurs pensaient que l’Intelligence Artificielle nous ferait avancer dans notre compréhension de la pensée humaine, de la logique, de la rationalité. Que le calcul algorithmique représentait le sommet de la pensée et que construire une grosse machine pouvait résoudre tous nos problèmes.

Et que s’est-il passé?
Nous avons longuement attendu, mais cela n’a pas marché. Nous pouvons le voir avec le recul. Aujourd’hui, nous arrivons à peine à comprendre le mouvement d’un cafard qui se traîne sur le sol. Regardez ma petite fille. A dix mois, elle fait des choix, elle mange tout en jouant. Elle nous regarde, nous la regardons. Elle sourit. Tout cela est beaucoup plus complexe et riche que la pure mais froide logique.

Comment faudrait-il l’étudier?
L’approche classique a travesti l’intelligence humaine avec le modèle de la machine. Des gens nous disaient: «Un jour nous aurons des machines telles que notre puissance de calcul sera énorme et nos capacités de mémoire prodigieuses.» Regardez autour de vous: les machines sont là, mais nous n’avons pas avancé d’un iota. Les programmes qui analysent la cognition sur le modèle de l’ordinateur perdent de vue toute la flexibilité et la dynamique de l’esprit humain.

Pourquoi cette incapacité?
Il n’y a pas qu’une question de limites dans les capacités d’une machine, c’est d’abord un problème théorique. Pourquoi et comment la force de calcul parviendrait-elle à représenter le summum de l’intelligence? Les portes et les fenêtres deviennent intelligents. Nous nous mettons à utiliser ce mot pour qualifier des programmes qui traitent de l’information pour les bases de données. Du coup, nous sommes très loin des capacités humaines. L’utilité de cette technologie n’est pas à démontrer. Ce n’est pas la question. Ces machines sont plus performantes que l’homme mais elles n’en sont qu’un prolongement, comme une prothèse. Ou comme des raquettes pour marcher sur la neige.

Quelle est la lutte profonde qui sous-tend cette discussion?
Il faut comparer cette conception formaliste de l’Intelligence Artificielle – une compétence algorithmique – avec la théorie selon laquelle les mathématiques existeraient indépendamment de nous dans l’univers. Nous pensons que cette dernière thèse est fausse. Dans notre livre, nous montrons que les maths sont une création humaine et qu’elles sont issues d’un processus biologique. Un fruit issu d’une évolution et de contraintes propres aux vertébrés, aux mammifères en particulier.
Les intelligences humaines et formelles sont toutes les deux issues d’un processus vivant très complexe. Mais il y a de nombreuses autres formes d’intelligence. Pensez à un système immunitaire, ou à un système nerveux, qui exhibent, eux aussi, une certaine forme de «compréhension» de l’environnement extérieur. Cela ne veut pas dire que nous parlons de la même réalité.

Que nous apprend de plus une réflexion sur la nature des mathématiques dans ce contexte?
Il nous faut une théorie qui tienne compte des mécanismes de pensée propres à l’humain. L’étude des concepts mathématiques conduit droit aux sciences de la cognition. La cognition ne s’explique pas par les maths, c’est l’inverse qui est vrai.
Nous avons cherché à montrer que les mathématiques se développent à partir d’inférences fondamentales que nous pouvons étudier empiriquement dans le langage naturel. Elles seraient alors une extension, très sophistiquée, des autres formes de cognitions humaines. Nous avons tout l’avenir devant nous pour mettre au jour les critères qui ont rendu possible cette extension sur une base biologique.
D’autres approches ont été tentées en matière de réduction de la pensée humaine à la pensée formelle. La philosophie analytique a proposé le langage comme base du réel et le système de l’analyse des propositions comme méthode. Avec le succès mitigé que l’on sait.

Dans quel état serions-nous si la pensée humaine était réellement et uniquement formelle?
C’est précisément l’idée que l’on s’en faisait dans les années cinquante. A cette époque, la pensée formelle dominait totalement la conception de l’Intelligence Artificielle. Les visions futuristes présentaient les hommes et les femmes habillés de combinaisons plastiques monocolores. Ils évoluaient dans un univers aseptisé et dépourvu de relief, une société purement statique.
Mais regardez autour de vous, il y a de la guerre, des émotions, tout cela participe des formes d’intelligence humaine. Et elles sont tellement diverses. Il faut par exemple savoir contrôler ses émotions dans un cercle social donné.

Ces différentes formes ont-elles quelque chose en commun?
Comme pour tout concept humain, il y a un sens de base et puis des sens dérivés. L’exemple de «mère» le montre. Il y a des mères «génétiques», des mères «porteuses», une mère «patrie» et même une «alma» mater. Il y a un noyau conceptuel, quelque chose qui fait que toute mère – qu’elle soit réelle ou métaphorique – est plus âgée que sa progéniture – et qu’elle lui préexiste. Il y a aussi un aspect lié à la nutrition. Mais au-delà du sens de base, l’utilisation est très souvent métaphorique. C’est bien sûr le cas avec le mot «intelligence».

Revenons à l’intelligence formelle et aux mathématiques. Dans quelle mesure une théorie sur la nature du nombre influence-t-elle votre conception de l’intelligence?
Le parallèle frappe. La vision traditionnelle et formaliste de l’Intelligence Artificielle partage un ensemble de préconceptions qui sont précisément celles que certains mathématiciens soutiennent à propos des nombres. De la même manière que les nombres existeraient en dehors de la pensée humaine et indépendamment de celle-ci, l’intelligence serait quelque chose de bien réel et qui persisterait sans les choses intelligentes, quelles qu’elles soient. Pour eux, le fait qu’il existe ou non des êtres humains est une question secondaire. Selon cette vision «méta» des maths, qui n’est pas nouvelle, l’intelligence formelle est valable sans nous.
Nous soutenons au contraire que les vérités mathématiques, tout comme l’Intelligence Artificielle, font l’objet d’une construction. Les deux formes d’intelligence mentionnées ont un cœur commun, le côté adaptatif et le côté performance dont nous parlions. Mais l’intelligence humaine présente des aspects sociaux, historiques, évolutionnaires et génétiques dont l’Intelligence Artificielle ne dispose pas. Pensez ici aux sociétés africaines dans lesquelles l’intelligence d’un individu est évaluée par rapport à sa capacité à rendre service à une communauté. Il y a là un ensemble de manifestations vitales liées aux espèces et aux milieux, aux histoires et aux contenus cognitifs. La manipulation formelle de symboles (algèbre) reste étrangère à tout cette diversité.

Les nombreux objets qui sont crédités d’Intelligence Artificielle sont-ils à mettre au rebut de la pensée?
Vous savez, je n’ai rien contre la technologie, je l’utilise volontiers ! Il m’arrive même de travailler comme conseiller avec les gens de l’Intelligence Artificielle. L’une de mes amies, spécialiste des primates, est aussi consultante pour le design automobile.
Je disais tantôt que la technologie est une extension de mon intelligence vivante. Les gens qui la créent cherchent à comprendre comment nous fonctionnons pour adapter les artefacts à notre compréhension. Mais l’intelligence que nous logeons dans ces objets n’est qu’une projection, comme je dirais que ma voiture me comprend.
Revenons un instant aux primates. En tant que mammifères, nous sommes dotés de cette capacité de simuler la vie avec quelque chose d’inanimé. Je le vois avec ma fille: il y a un nombre incalculable d’objets qu’il faut rendre artificiellement intelligents, ou animés.
Nous sommes des homo faber, et nous nous amusons beaucoup avec cette idée de l’Intelligence Artificielle. Et nous le faisons depuis que nous sommes tout petits, depuis que nos parents déploient pour nous des trésors d’imagination et de créativité. Autour de dix mois, l’enfant voit les objets qui bougent pour devenir des êtres vivants. Une sorte de conception animiste qu’il étend aux montagnes, aux arbres et à tous les objets qui l’entourent. Et tout cela continue à l’âge adulte.

Quels sont les lieux de propagation de la pensée formelle?
Dans les écoles polytechniques, tout ce qui est technologique est réel. Par conséquent, la pensée humaine y est étudiée avec les mêmes outils que la chaleur ou la pression atmosphérique. Il est facile de réduire, et le monde scientifique a longtemps légitimé cette réduction. Aujourd’hui, données à l’appui, nous pouvons affirmer que certains aspects importants de l’intelligence humaine ont été laissés de côté.

La quête d’une Intelligence Artificielle est-elle une utopie?
Elle est pour l’essentiel la recherche d’un langage universel, celui de l’algorithme. Et en tant que telle, elle offre de nombreux aspects d’une utopie propre à l’intelligence humaine. Algorithmiser, c’est réduire à des pas. Il y a certains domaines dans lesquels une telle décomposition est pratique: lorsqu’il s’agit d’apprendre à skier ou de conduire une voiture. Mais dans la pratique, il faut nuancer.
Rendre compte de la réalité par un algorithme est une démarche qui peut se révéler utile lorsque le domaine de performances est limité. Mais pas pour expliquer l’imagination, le sens de l’humour, ou la capacité qui est la nôtre de lire l’émotion des autres. Pour cela, nous prétendons qu’il est théoriquement – et pratiquement aussi, d’ailleurs – impossible d’utiliser une forme algorithmique ou de réduire ces phénomènes cognitifs à une niche de fonctionnement.

Sur quelle conception de l’intelligence les tests censés mesurer l’intelligence humaine reposent-ils?
Sur le concept de psychologie différentielle. Ils sont prévus pour trier une population, par exemple dans le cadre d’une psychologie de l’organisation. En soi, cette démarche n’est pas mauvaise. Mais derrière cette idée de mesurer l’intelligence sur une échelle, pourtant, il y a une conception très particulière de l’intelligence. Son grand défaut, c’est de ne toucher presque qu’exclusivement les aspects de la logique et de l’abstraction, la capacité de compléter les choses, de faire des généralisations rapides. Et surtout d’avoir une mémoire qui permette de retenir des items. En revanche, une telle échelle ne mesure pas la créativité. Malheureusement ou heureusement.

Quelle est la théorie de l’intelligence qui se cache – ou que nous cachons – derrière les robots qui nous entourent?
Un robot industriel, par exemple dans l’automobile, présente un aspect anthropomorphique plutôt réduit. Mais ce n’est pas grave, puisqu’il est surtout conçu pour réduire les coûts, diminuer la fatigue des êtres humains, augmenter la qualité et la précision d’une chaîne de montage. Il n’y a rien de véritablement humain dans cette intelligence. Un robot mis à la disposition du public, en revanche, présente un visage où se mêlent une certaine fonctionnalité et un aspect ludique.
Parfois, l’aspect ludique l’emporte. Le robot est alors programmé pour jouer une comédie de la personne humaine.
Je suis convaincu que le rêve de nos sociétés occidentales n’est peut-être plus autant de créer des objets artificiels. Nous changeons. Cette religion presque aveugle de la technologie à tout crin est en train de devenir carrément haïssable. Nous aimons le pain confectionné à la maison et pas avec une machine. Nous détestons les centres d’appel, nous voulons parler à une vraie personne. Nous voulons une qualité de vie que les robots ne peuvent pas nous apporter, même si leurs aspects ludiques nous divertissent.


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mise à jour: 17 novembre 2003