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Dossier
«Notre nouvel art du doute a ravi le grand public»

Par Berthold Brecht



Galilée:
«Mon cher Sati, même dans l’état où je suis, je me sens capable de vous donner quelques indications sur tout ce qui concerne cette science à laquelle vous vous êtes livré. Dans mes heures de loisir, j’en ai beaucoup, j’ai examiné mon cas, et j’ai réfléchi à la manière dont le monde scientiflfique, auquel j’estime ne plus appartenir, aura à le juger. Même un marchand de laine est obligé, non seulement d’acheter bon marché et de vendre cher, mais aussi de s’attacher à ce que le commerce de la laine puisse se développer sans entraves. La pratique de la science me paraît à cet égard exiger un courage particulier. Elle procède avec du savoir, qui s’acquiert par le doute. Procurant du savoir pour tous sur tout, elle vise à faire de tous des docteurs. Or, la plus grande partie de la population est maintenue par ses princes, ses propriétaires terriens et ses prêtres dans un brouillard nacré de superstitions et de vieilles formules qui masque leurs machinations. La misère de la multitude est vieille comme la montagne, et du haut de la chaire de l’Eglise et de l’Université elle est dite indestructible comme la montagne. Notre nouvel art du doute a ravi le grand public. Celui-ci nous a arraché des mains le télescope et l’a braqué sur ses bourreaux, princes, propriétaires terriens, curés. Ces hommes égoïstes et violents, qui se sont avidement approprié les fruits de la science, ont senti en même temps le regard froid de la science braqué sur une misère millénaire, mais artiflficielle, qu’il était manifestement possible d’éliminer en les éliminant eux-mêmes. Ils ont multiplié contre nous les menaces et les tentatives de corruption, irrésistibles pour des âmes faibles. Mais pouvons-nous nous refuser à la masse de rester pourtant des hommes de science? Les mouvements des corps célestes sont devenus plus évidents; pour les peuples, les mouvements de leurs maîtres demeurent insondables. Le combat pour la mesurabilité du ciel est remporté par le doute; par la crédulité, le combat de la ménagère romaine pour le lait sera plus que jamais perdu. La science, Sarti, est engagée dans les deux combats. Une humanité trébuchant dans un brouillard nacré de superstitions et de vieilles formules, trop ignorante pour développer entièrement ses forces, ne sera pas capable de développer les forces de la nature que vous révélez. Pourquoi travaillez-vous? Je tiens que le but unique de la science consiste à diminuer les misères de la vie humaine. Si des hommes de science intimidés par des maîtres égoïstes, se contentent d’accumuler du savoir pour le savoir, la science risque d’être rendue inflfirme et vos nouvelles machines peuvent ne présenter que des nouvelles tribulations. Il se peut qu’avec le temps vous découvriez tout ce qu’il y a à découvrir, et pourtant votre progrès ne sera qu’une progression loin de l’humanité. Le gouffre entre vous et elle peut un jour devenir si profond qu’à votre cri d’allégresse devant quelque nouvelle conquête pourrait répondre un universel cri d’épouvante. – J’avais comme homme de la science une possibilité unique. De mon temps, l’astronomie avait gagné les places publiques. Dans ces circonstances toutes particulières, la fermeté d’un seul homme aurait pu susciter de grands ébranlements. Si j’avais résisté, les naturalistes auraient pu élaborer quelque chose de comparable au serment d’Hippocrate des médecins, l’engagement solennel d’employer uniquement leur science pour le bien de l’humanité! Au point où en sont les choses, le maximum qu’on puisse espérer, c’est une race de nains inventifs, que l’on pourra embaucher pour n’importe quoi. De plus, Sarti, j’ai acquis la conviction que je n’ai jamais été vraiment menacé. Pendant quelques années, j’ai été aussi fort que l’autorité. Et j’ai livré mon savoir aux maîtres, pour qu’ils en usent, pour qu’il n’en usent pas, pour qu’ils en abusent, tout à fait comme cela servait leurs desseins. J’ai trahi ma profession. Un homme qui fait ce que j’ai fait ne peut être toléré dans la communauté des hommes des science.»

Berthold Brecht, Galileo Galilei, 1939


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mise à jour: 22 janvier 2004