Dossier
Le succès là où personne ne lattendait
Entretien avec Michaël Graetzel
Les progrès de lhumanité sont souvent le fruit du hasard, sur lequel elle exerce sa curiosité. La manière dont le professeur EPFL Michael Graetzel aidé par quelques compagnons de route a découvert sa fameuse cellule solaire nanocristalline en 1991 illustre parfaitement cette idée. Animé avant tout par la curiosité scientifique, le chercheur la laissée le guider sans jamais relâcher sa vigilance face aux phénomènes inattendus qui se présentaient sur son chemin. Avec à la clef une manière beaucoup plus économique de produire de lélectricité solaire. Contre le consensus scientifique, tout dabord, et sans avoir planifié le succès, les travaux du professeur Graetzel ont sans aucun doute contribué au progrès.
Professeur Graetzel, vous êtes mondialement connu pour avoir développé une cellule solaire révolutionnaire. Pouvez-vous nous expliquer la différence entre une cellule photovoltaïque classique et votre cellule solaire?
Dans une cellule classique, on a deux matériaux solides qui sont des semi-conducteurs. Un contient des porteurs de charge positifs (semi-conducteur type p) et lautre des porteurs de charge négatifs (semi-conducteur type n). On les met en contact et ça crée un champ électrique à lendroit de la jonction. Ce champ est indispensable pour séparer les porteurs de charge (les paires «électron-trou») qui sont créés par la lumière dans le semi-conducteur et qui, une fois séparés, génèrent le courant électrique de la pile.
La grande différence avec une cellule comme la nôtre, cest que le solide transforme lénergie lumineuse et en même temps transporte les porteurs de charge créés par la lumière jusquà lendroit de la jonction. Alors que chez nous toute lénergie est absorbée par un colorant se trouvant à lendroit même de la jonction. Il ny a pas de transport nécessaire pour séparer les charges électriques créées par la lumière. Au contraire dune cellule classique où le transport nécessite des matériaux très purs, ce qui coûte beaucoup dénergie. Pour faire un mètre carré de silicium, par exemple, il faut 5 gigajoules, ce qui correspond dans nos contrées à lexposition de cette surface au soleil pendant 15 ans. Mais surtout, une observation extraordinaire est que malgré les structures nanocristallines on arrive à collecter les charges électriques.
Malgré les structures nano?
Normalement, lavis des experts à lépoque était quil fallait éviter les surfaces rugueuses, tout ce qui nest pas monocristallin et parfait. Là on a au contraire une structure extrêmement développée.
Pourquoi les experts nétaient-ils pas daccord?
Parce que cest contre-intuitif. Dans le silicium, on a affaire à des jonctions qui sont parfaitement lisses pour éviter tout désordre à linterface entre les deux matériaux semi-conducteurs, ce qui favoriserait la recombinaison des porteurs de charges créés par la lumière. Alors que dhabitude on évite daugmenter à tout prix la surface de la jonction, jai là des nanostructures qui sont de 1500 fois la surface et je capte tous les électrons qui sont injectés. Cest ça qui a créé la stupéfaction des gens.
Quand cela sest-il passé?
Cétait au début des années 90. On a publié dans Nature en 1991, et une période dincrédulité a suivi durant laquelle nous avons voyagé avec nos cellules pour les montrer à nos collègues. Je me rappelle encore quand jétais comme professeur invité à Berkeley où javais monté ma propre manipulation. Bon nombre de mes collègues américains me rendaient visite, pour voir si je faisais correctement mes mesures! Parce que les gens qui avaient déjà essayé le même principe de sensibilisation avaient obtenu 10000 fois moins de courant. Pour des raisons quon connaît, la sensibilisation ne marche pas sur une surface lisse. Cest pourquoi un tel système était déclaré inutile et inefficace pour le photovoltaïque, il ne fallait pas travailler là-dessus. Jai alors donné des électrodes à mes collègues pour tester. Et ça a été la stupéfaction.
Je trouve intéressant cette idée de nager à contre-courant. Comment vous est venue cette piste?
A lépoque on était un des premiers groupes, sinon le premier, à travailler sur les nanoparticules, quon appelait les semi-conducteurs colloïdaux. Cétait de la recherche fondamentale, de la pure curiosité sur ce qui se passe avec ces nouveaux systèmes. Et on a fait de très bonnes publications, les gens trouvaient ça très intéressant. Cétait donc un nouveau domaine très fertile pour la recherche de base.
Aviez-vous un but précis?
Cest la curiosité qui nous a guidés. On ne voulait pas du tout faire une cellule photovoltaïque à lépoque, non. Nous, on sintéressait simplement au phénomène. On était vraiment enthousiasmés par ces nanoparticules et semi-conducteurs parce quon pouvait faire des choses extraordinaires avec les lasers. On pouvait induire une réaction électro-chimique alors que normalement il faut une électrode. On trouvait ça extrêmement intriguant. On a fait beaucoup de publications dans ce domaine avant de se demander si cétait des connaissances véritablement prometteuses pour une application pratique.
En fait, on sintéressait aux séparations de charge à linterface, induites par la lumière, parce quon a toujours été intrigués par la photosynthèse. Et dans ce contexte on a commencé à sintéresser à la sensibilisation de ces nanoparticules.
On avait découvert par hasard un colorant qui saccrochait bien aux nanoparticules, et qui donnait, après excitation avec un laser, une bonne séparation de charge, ce qui permettait dimaginer récupérer un courant électrique. Or, un de mes doctorants de lépoque, Hans Desylvestro, faisait de la photo-électrochimie et travaillait avec des électrodes en oxyde de titane, la même matière que nous utilisions pour les nano-particules. Je lui ai donc demandé de mesurer le courant quil obtiendrait en utilisant ce colorant qui accrochait bien et qui injectait bien. Il essaye et me dit «pas beaucoup, juste quelques micro-ampères.» Comme je suivais la littérature, jai compris que cétait beaucoup, des micro-ampères, car les autres avaient des nano, ou même des pico.
Un collègue, le professeur Jan Augustynski de Genève, est venu me rendre visite un jour et je lui ai parlé de nos expériences. Il avait fabriqué des tiges du même matériau mais dont la surface était beaucoup plus rugueuses que les nôtres. Nous avons répété lexpérience avec ses tiges et tout à coup on voyait des milli-ampères! Là, on savait quon avait quelque chose dextraordinaire.
Ensuite, je suis allé comme professeur invité à Berkeley, où jai installé ma propre manipulation. A la suite dune de mes conférences à Chicago, un jeune étudiant, Bryan ORegan qui faisait son Master à lUniversité de Madison, Wisconsin, est venu me voir. Il voulait absolument me montrer quelque chose, il croyait dur comme fer dans notre concept. Il me demande de prendre mes électrodes et un colorant avec moi pour les tester sur ses installations. Je vais lui rendre visite à Madison, on prépare lexpérience pour mesurer le courant, je branche lélectrode et paf ! Laiguille va tout en haut. Comme je vous lai dit, on avait de 1000 à 10000 fois plus de courant que ce que les gens attendaient. 10000 fois cest beaucoup! Nous avons encore fait dautres essais, mais cest plus ou moins à ce moment que sont nées les vraies couches nanocristallines.
En fait, il sagissait surtout dêtre attentif.
Pour moi, on na pas raté ces phénomènes, cétait la moindre des choses. Cétait une question de curiosité qui nous a poussés plus loin et de chance. Celle-ci a voulu que je rencontre dabord M. Augustynski, qui nous a donné des électrodes beaucoup plus développées, et ensuite ce jeune homme aux États-Unis, M. ORegan, le co-auteur de la publication dans Nature, qui ma mené à aller avec lui sur une autre piste devenue la piste mondiale la plus recherchée maintenant. Cest une histoire qui a abouti.
Et ça a créé tout un nouveau front de recherches de base. Outre les cellules solaires, il y a dautre propriétés intéressantes de ces jonctions nanocristallines. On a développé par exemple des batteries au lithium à haute puissance. Ou encore les affichages électrochromes, les capteurs, et dautres choses. Cest un domaine très porteur qui nous a apporté plusieurs millions de fonds pour la recherche
Cest donc comme ça que sont nées ces cellules. Cest ainsi que se passe la recherche. Il est rare que lon aille directement au but pendant la genèse dune invention. Il y a dabord toute une série dexpériences de base dictées par la curiosité et surtout lobservation dun phénomène inhabituel. Cest là où le chercheur doit pouvoir faire attention. Sil rate ça, il ne découvre rien! On doit avoir un il pour des effets qui sont extraordinaires, sinon on ne peut pas faire de la recherche.
Cest à ce moment-là que votre carrière a pris un tournant décisif ? Vous avez été reconnu?
Absolument. Mais cest la curiosité de chercheur qui nous a amenés sur ce chemin. Ce nétait pas un top-down order: «maintenant on va travailler sur les cellules photovoltaïques». On ne peut pas programmer le succès, il faut laisser les chercheurs travailler. Nous on avait les connaissances, on suivait la littérature, pour ensuite profiter de ces découvertes. Mais pendant longtemps ce nétait que de la recherche de base. On sintéressait à ces phénomènes qui sont à la base de la photosynthèse naturelle.
A lépoque, jai connu un prix Nobel, Melvin Calvin, qui était « le père de la photosynthèse ». Il avait découvert le mécanisme du cycle dassimilation du dioxide de carbone par les plantes, le cycle de Calvin. Cétait un tout grand monsieur, aujourdhui décédé. A lépoque cétait «le vieux» de la photosynthèse aux États-Unis. Et moi jétais dans un institut qui portait son nom alors quil était encore vivant! Jétais dans le Calvin Institute, et monsieur Calvin suivait nos travaux et nous encourageait. Il ma invité un jour à lui donner une conférence en privé dans son bureau. Avec mes plaques, je lui ai montré comment le courant sortait, et il était enthousiasmé! Il voyait là léquivalence entre ce système et le système de la photosynthèse.
Comment vous sentiez-vous à ce moment-là?
Superbement bien, bien sûr. Cétait un des meilleurs moments de ma vie, sans doute. Imaginez : avoir lintérêt et surtout le respect jétais beaucoup plus jeune que maintenant dun monsieur qui est prix Nobel, dont javais lu tous les livres, qui faisait figure de père pour moi!
Donc quelquun qui était connu comme très critique, très dur, nous accueillait dans son bureau avec chaleur, presque une admiration pour ce quon avait fait. Quest-ce quon veut de plus comme chercheur? (rire)
Ces cellules étaient-elles celles quon peut voir aujourdhui?
Cétait encore des cellules pour la recherche. Pas encore quelque chose quon pouvait mettre sur les toits pendant 20 ans. Cest là où le vrai travail a commencé, pour vendre des choses stables, efficaces. De nombreuses personnes ont énormément aidé, nos partenaires industriels notamment. Et aujourdhui cest à ces personnes aussi que je rends grâce.
Comment êtes-vous entré en contact avec lindustrie?
A lépoque, la publication dans Nature a fait beaucoup de bruit. Cétait une grosse publicité. Donc lindustrie sest assez tôt intéressée à ces phénomènes. Mais cétait plutôt malencontreux
Pour qui était-ce malencontreux?
Pour le chercheur, qui a quand même besoin de temps. Car il faut dabord que la découverte se consolide, faire de longs tests. Cest normal. Mais nous avons tout de suite été en contact avec lindustrie, et ça nous a mis très tôt devant des exigences pratiques. On na pas eu de période de grâce où on peut voir, après cinq ans par exemple, ce que ça donne.
Vous le regrettez?
Absolument pas. Je ne regrette rien. Cest pas toujours commode, mais cest normal.
Vous avez étudié la chimie. Quest-ce qui vous plaît tant dans cette science?
Je métais inscrit en physique dans une autre université pour la chimie. Et javais toujours hésité entre la physique et la chimie. Maintenant je fais de la chimie physique, jy suis toujours. Cest quand même une science fascinante! Les processus de la vie, le métabolisme, tout ça cest de la chimie. Par curiosité je me suis intéressé à la chimie, parce que ça ma donné beaucoup dinformation sur la nature. Mais ce nétait quune partie des études. La chimie est une science où il faut aussi travailler avec ses mains et pas seulement avec la tête.
Jai toujours aimé les manipulations. Jadore faire des expériences, je trouve que les profs devraient en faire tout le temps. Pour être toujours en contact avec le laboratoire et être à la toute première place. Parce que la tâche la plus noble dun chercheur est finalement de voir ce qui se passe.
Le progrès signifie-t-il quelque chose à vos yeux?
Le progrès
Cest sûr que nous, les chercheurs, avons contribué par nos connaissances à la société qui nous nourrit. Ce quil ne faut pas oublier non plus. Oui, la connaissance en soi a une valeur.
Mais si en plus on peut contribuer à la société en sattaquant à des problèmes comme par exemple lapprovisionnement en énergie, la pollution, les maladies, ça devient vraiment très satisfaisant pour le chercheur. On forme des gens, mais il y a aussi des résultats palpables qui peuvent être appliqués. On voit finalement que cest quelque chose qui va perdurer pour les générations futures. Cest là où se trouve la grande satisfaction du chercheur: la pérennité.
Chaque chercheur a une certaine chance, il nest pas nécessaire davoir trouvé des résultats extraordinaires. La pérennité est assurée par la valeur des résultats quon publie. Il nest pas du tout obligatoire quon soit extrêmement connu. Ça peut venir.
Connu, vous lêtes. Quel est le prix dont vous êtes le plus fier?
La médaille de Paris, je crois, parce que jai beaucoup dadmiration pour Michaël Faraday, un physicien extraordinaire.
Mais cest difficile à dire, il ne faut pas se leurrer. Nous, on doit défendre lexcellence de la recherche de base, le génie de linventeur et la liberté de la recherche.
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