Dossier
Lumières sur lélectronique moléculaire
Par Barbara Fournier
Libero Zuppiroli dirige le Laboratoire doptoélectronique des matériaux moléculaires à lEPFL. Rencontre avec un scientifique pétri dhumanisme pour qui la science offre un double espace de jubilation intellectuelle et dinterrogation morale. Son domaine de prédilection appartient à une haute technologie qui demain nous tombera directement sous les yeux. Mais le progrès est ainsi fait quà chaque fois quil se concrétise sous une forme ou une autre, le long cheminement qui la produit sévanouit au moment même où apparaît ledit progrès. Cette conversation avec le professeur Zuppiroli est une invitation à retracer un bout du chemin dune application encore à venir qui prend une part de son inspiration dans les lucioles et les poissons des grandes profondeurs.
Libero Zuppiroli, expliquez-nous, en quelques mots, ce que signifie lélectronique moléculaire ou même mieux, loptoélectronique moléculaire?
Lélectronique est lart dengendrer et dinterpréter des signaux électriques et de les transmettre à distance. Cest la clé même de la société de linformation et de la communication. Habituellement ces opérations sont en grande partie effectuées grâce à des microcircuits fabriqués sur des monocristaux de silicium appelés, en anglais, «wafers».
Loptoélectronique est lart de transformer des signaux électriques en signaux lumineux et vice-versa. Cest le laser, cest lécran de télévision ou de lordinateur, cest la transmission optique des informations, cest aussi la cellule solaire à base de silicium comme source dénergie renouvelable.
Traditionnellement toutes ces opérations mettent en jeu des matériaux semi-conducteurs devenus désormais classiques comme le silicium, larseniure ou le nitrure de gallium et plusieurs autres encore. Lidée dutiliser à la place de ces matériaux nobles des matières plastiques ou plus généralement des matériaux organiques tels quon en rencontre beaucoup dans lenvironnement naturel, a stimulé de nombreux travaux scientifiques et technologiques dans ces trente dernières années.
Pouvez-vous donner un exemple de progrès technologiques issus dune telle démarche?
Lexemple de lécran plat à cristaux liquides est particulièrement significatif à cet égard. Les cristaux liquides sont formés de molécules organiques riches en carbone et en hydrogène qui ressemblent, parfois à sy méprendre, aux matériaux de la savonnette ou du shampoing que nous utilisons sous la douche. Qui aurait pu croire à lutilité de ces molécules pour les écrans de nos ordinateurs portables? Les premiers essais industriels ont été effectués en Suisse chez Hoffmann-La Roche qui avait pris les brevets importants en la matière. A partir de là, il fallut plus de 20 ans pour imposer une technique décran plat difficile à mettre en uvre et à laquelle peu de gens croyaient vraiment. Mais ne trouvez-vous pas le résultat concluant aujourdhui? Il faut noter dailleurs que ce furent les industries japonaises et asiatiques qui firent lessentiel de leffort financier pour développer et lancer ces nouveaux produits. Ils dominent aujourdhui très largement le marché.
Mais espérez-vous alors aller encore plus loin que la technique des cristaux liquides pour améliorer les qualités des écrans plats?
Cest bien notre objectif. Après la savonnette, cest la luciole, le ver luisant et les poissons des grandes profondeurs qui stimulent notre recherche. Car ils savent, à partir dautres formes dénergies, produire directement de la lumière. Transposé à la technologie des écrans plats, le ver luisant devient la diode électroluminescente organique. Capables démettre facilement trois ou quatre fois plus de lumière que ceux à base de cristaux liquides, ces nouveaux écrans représentent sûrement un progrès pour demain. Bien que sous des formes très simples ces affichages soient déjà opérationnels aujourdhui, cest plutôt dans dix ou quinze ans quils détrôneront définitivement lécran à cristaux liquides.
Un laboratoire relativement petit comme celui que vous dirigez peut-il jouer un rôle significatif dans le développement dune telle technologie?
Je pense que cest possible. Grâce à une collaboration exemplaire avec une industrie locale (CFG SA) et à lappui du Fonds national de la recherche et de la Commission pour la technologie et linnovation, notre groupe a pu, par exemple, développer des dispositifs simples qui représentent à peu près létat de lart international en la matière. (Quelques données techniques: 10000 heures de durée de vie en atmosphère inerte à des luminances de 200 candela/m2 avec un rendement énergétique supérieur à 5 lumen par watt). En Suisse, à ma connaissance, seul un laboratoire dIBM situé à Rüschlikon a annoncé ce type de performances. Aujourdhui cette expérience peut nous conduire plus loin et ce nest pas révéler un bien grand secret que de parler dun projet plus vaste incluant les sections délectricité, de microtechnique et des matériaux, qui se prépare au sein de notre faculté Sciences et techniques de lingénieur à ce propos et qui impliquera probablement deux industries locales autour dun projet décran polychrome plus performant.
En tant que chercheur, quel est le but essentiel que vous visez?
Nous avons souvent tendance, nous autres scientifiques, à vouloir démontrer que nos recherches ont un impact social suffisant parce quelles offrent des perspectives dapplication. Cest malheureusement de cette manière trop simple que nous avons tendance à concevoir le progrès et à nous justifier vis-à-vis de lui. En fait, plus des deux tiers des activités du laboratoire que je dirige sont fondamentales et impliquent des thèses et des publications scientifiques. Elles impliquent aussi plusieurs collaborations européennes suivies et cruciales pour lavancement de nos projets. Trois des doctorants du laboratoire sont même des théoriciens qui travaillent dans le domaine de la modélisation. De même nos recherches expérimentales les plus actives sont des études prospectives qui intéressent davantage les transistors organiques, sujet nouveau pour lequel nous navons pas encore cherché dappui industriel. Comprendre reste donc notre préoccupation essentielle.
Loptoélectronique moléculaire ne semble pas être un terrain sensible en matière déthique. Le regrettez-vous?
Lécran plat de télévision ou dordinateur est le plus bel objet technologique qui soit, susceptible des utilisations les plus fructueuses et les plus diverses. Cest en même temps un objet qui peut contribuer, dans la réalité quotidienne des gens, à de grandes solitudes et détresses morales et qui peut servir à manipuler les esprits et les consciences. Le scientifique ou lingénieur ne peut pas oublier cela, surtout si cest un universitaire. Cest pour cela que la profession de foi technologique que vous mavez demandée ici ne devrait pas être considérée seule. Dans ce numéro de Polyrama, jai la chance de pouvoir exprimer conjointement mes opinions humanistes concernant lavenir des universités technologiques européennes. Il faudra sûrement considérer ces deux témoignages comme un tout, pour que léthique y retrouve son compte.
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