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Dossier
Quel progrès pour les universités européennes du futur?

Par Libero Zuppiroli


Libero Zuppiroli, professeur de physique à l’EPFL, a choisi de s’interroger ici non sur le progrès scientifique lui-même, mais sur le progrès des institutions du savoir à l’aube de la grande mutation engendrée par les accords de Bologne. Les Universités européennes sont-elles réellement sur la voie du progrès en empruntant le modèle américain? Comme un certain nombre d’étudiants en Europe, le professeur Zuppiroli qui revient d’une année sabbatique à l’Ecole polytechnique de Paris et à l’Université de Strasbourg, nourrit quelques doutes et les exprime avec force. Une argumentation qui vient alimenter un débat d’idées indispensable au monde universitaire mais aussi à la société dans son ensemble.

Tout responsable politique digne de ce nom, confronté au budget de l’enseignement et de la recherche, voudra contribuer à une meilleure gestion de l’argent public dans ce secteur. Mais quels exemples choisir? Dans le domaine universitaire, depuis plusieurs années déjà, les modèles européens ne convainquent plus. Par conséquent les responsables politiques regardent, avec conviction pour les uns et faute de mieux pour les autres, vers les exemples américains.
Les hauts fonctionnaires en charge de l’enseignement et de la recherche, interpellés par le succès technologique des Etats-Unis, finissent même par aller visiter l’Institut de technologie du Massachusetts ou celui de Californie ou l’Université de Princeton ou quelque autre établissement de renom, et nous reviennent avec des étoiles plein les yeux et des sigles américains plein la bouche. A côté de nos universités européennes qui leur paraissent presque partout cahotiques et ingouvernables, ils disent avec le poète européen: «Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté». Car ces établissements ont tout pour plaire aux politiques: gouvernés, en général, par l’argent et l’initiative privés – même s’ils sont, en fait, abreuvés d’argent public et de crédits militaires – ils s’insèrent bien dans cette logique néo-libérale que ces politiciens européens, qu’ils soient libéraux, conservateurs ou socio-démocrates ont tous fini par épouser et dont les maître-mots sont privatisation et déréglementation.
Mais les temps changent: les échecs économiques et politiques répétés de la «nouvelle économie» et de ceux qui la soutiennent, ne lui donnent plus trop bonne presse auprès de l’opinion publique. Dès les prochaines élections, les politiciens devront en tenir compte. Il y a lieu de se demander, dans ces conditions, si les modèles universitaires d’Outre-atlantique ne représentent déjà plus que des exemples du passé et s’il ne faudrait pas mieux trouver pour l’avenir d’autres voies de progrès. Examinons d’abord les échecs et les risques que porte la voie actuelle pour nos universités.

De la bulle financière à la bulle universitaire ?
Ce fut d’abord l’éclatement de la bulle financière 1. Elle fit disparaître, d’abord en Orient, puis en Occident, une part importante de l’épargne capitalisée. J’ai entendu articuler le chiffre de 8’000 milliards de dollars à ce propos. Bien entendu, cette banqueroute financière toucha en priorité les petits épargnants qui réalisèrent tout à coup que la cupidité insatiable du monde de la finance ne suffisait pas à garantir le bonheur de tous.
Les universités américaines à vocation technologique, notamment les plus cotées d’entre elles, eurent leur part de responsabilité dans la formation et l’éclatement de la bulle financière. N’est-ce pas en leur sein, en effet, que sont nées beaucoup des compagnies cotées en bourse qui n’étaient souvent, dans les faits, que des instruments vides destinés à la spéculation? Elles s’effondrèrent comme des châteaux de cartes dès que la confiance des investisseurs vint à manquer. La tentation a été forte ces dernières années de valoriser les efforts universitaires en matière de technologie, sous forme de «recherche appliquée non applicable», qui consiste à promettre la lune à partir d’un lumignon de chandelle. Les scientifiques et les technologues des universités, poussés par les media, friands de nouvelles à sensation, occupent une part importante de leur temps au marketing universitaire. Savoir se vendre et acquérir ainsi une grande visibilité internationale devient la préoccupation essentielle des équipes de renom. Science et technologie se placent ainsi sur le même terrain que les media et la compétition sportive. Cette « bulle universitaire», orchestrée par l’audimat du «citation index» et de «l’impact factor 2», trouva récemment son apogée dans les laboratoires de Bell, où une équipe de scientifiques, d’origine européenne d’ailleurs, se mit à inventer purement et simplement des résultats pour qu’ils soient mieux présentables pour des revues scientifiques de renom comme Nature ou Science. Faut-il continuer dans cette voie du «marketing universitaire»?

La formation des «top-managers»
Ce furent ensuite les grands scandales industriels comme celui d’Enron, révélant le rôle des «top-managers» aux salaires démesurés, dans cette sinistre comédie. Les scandales européens qui suivirent et parfois même précédèrent cette débâcle (Swissair, Vivendi, France-Télécom, Crédit-Lyonnais, etc.) ne firent que confirmer les traits principaux des méthodes utilisées: «Entourloupe et poudre aux yeux», pourrions-nous dire en paraphrasant le chanteur romand Michel Bühler. D’ailleurs, peut-on encore parler de libéralisme quand on sait que les contribuables furent finalement tenus, dans tous les pays concernés, de payer directement ou indirectement les pots cassés?
Avant que n’éclatent ces scandales, on en venait presque à regretter que les hautes écoles suisses n’aient pas suffisamment formé de ces «top-managers» très en vue. Ainsi les programmes des études scientifiques s’enrichirent-ils un peu partout de cours de «management» et de «leadership» très courus par les étudiants, qui escomptaient y trouver les recettes permettant d’accéder plus tard à ces fonctions si prisées.
Impressionnés eux aussi par les «top-managers», les politiciens n’eurent cesse, dans tous les pays d’Europe, d’infiltrer la fonction publique de tels autocrates. Ce fut l’époque où le salut des administrations semblait étroitement lié à l’adoption en leur sein des méthodes de gestion en vigueur dans les grandes entreprises en cours de démantèlement. Nous verrons plus loin les premières conséquences de cet esprit dans la politique universitaire.

La manipulation des esprits et des consciences
Si c’est paradoxalement sur le terrain économique et celui de la gestion que le système néo-libéral s’est finalement montré le plus faible, il lui reste pourtant un atout considérable: c’est sa formidable capacité à manipuler les esprits et les consciences. Il est clair aujourd’hui, et des esprits lucides l’ont souligné depuis longtemps 3, que les principaux enjeux ne se situent plus sur le terrain économique mais sur le terrain culturel: l’utilisation de media massivement concentrés en quelques mains «sûres» et la mainmise sur la formation, permettent d’«éduquer» les acteurs du marché global de l’avenir, comme consommateurs dociles, privés d’imagination et capables, sans rien dire, d’accepter comme inévitables un grand nombre d’injustices même celles les concernant directement.
Dans l’enseignement européen que l’on tend à forger actuellement sur le même principe, cette manipulation prend principalement la forme sournoise d’une lente acculturation et déstabilisation des étudiants, dont nous allons dire un mot ici.
Le professeur qui, comme moi, a eu occasionnellement le privilège de pouvoir enseigner dans plusieurs institutions universitaires européennes en 2002-2003, a vite réalisé qu’on rencontre partout le même problème: une partie des étudiants, et en particulier de ceux de première année, sont un peu perdus; ils ne savent plus très bien ce qu’ils sont venus consommer là. On les sent inquiets et agités; beaucoup sont incapables de suivre attentivement un cours ou de prendre des notes. On leur sent l’irrépressible désir de «zapper», de passer au professeur suivant ou à la séquence suivante.
Les nouveaux programmes qui bourgeonnent partout dans les universités européennes, à l’image des cursus déjà bien établis en Amérique, flattent cette difficulté à s’ancrer, en proposant aux étudiants un grand supermarché d’options aux titres aguicheurs où ils piochent des «crédits» obtenus au meilleur prix. Cette manière de procéder interdira bientôt toute possibilité de projet pédagogique sérieux et conduira à des diplômes de «Bachelor» ou de «Master», partout équivalents, certes, mais surtout équivalents dans leur médiocrité. Les diplômes européens ressembleront à s’y méprendre à ces fromages pasteurisés pour la consommation de masse, là où on attendrait plutôt des spécialités locales au lait cru, fortes en originalité et en goût. Fromages et diplômes, même traitement par la bureaucratie européenne.
Une particularité intéressante des Hautes écoles suisses scientifiques et technologiques est qu’elles savaient donner à leurs diplômés le sentiment d’appartenance à une communauté d’ingénieurs et de chercheurs dont la réputation n’était plus à faire. Mais fi de ces sentiments qui pourraient favoriser l’enracinement des étudiants dans leur discipline! Que l’on précipite plutôt tout ce beau monde dans le grand ragoût universitaire global de l’acculturation!
Le signe le plus marquant de ce danger est la perte d’intérêt de nos étudiants pour la maîtrise de leur propre langue. Or ce n’est que lorsqu’on habite profondément une langue quelle qu’elle soit, que l’on peut apprécier pleinement les autres cultures et les autres langues. «Use proper English, you are a king», chante le Professeur Higgins dans la comédie musicale My Fair Lady. Cette remarque s’étend à toutes les langues par lesquelles, à notre naissance, ou parfois plus tard, nous avons reçu quelque part, par la parole donnée, le principe d’humanité 4; il n’y a pas de correcteur d’orthographe ni de «charabia du marché global» qui puissent compenser la gêne de celui qui devient étranger à sa propre langue.

La perte de confiance en soi des personnels
de l’enseignement et de la recherche

Contrairement à l’Amérique, l’enseignement universitaire est encore, en Europe, un service public. A ce titre, les hautes écoles sont, à l’instar des autres établissements publics, en danger de restructuration suivant les méthodes inspirées du «New Public Management».
Dans un pays comme la Suisse, où les rapports professionnels et civils en général étaient (et sont heureusement toujours) très largement basés sur la confiance respective entre les acteurs professionnels et sociaux et sur les activités volontaires, de milice, effectuées dans ce cadre pour le bien commun, il a fallu introduire une singulière violence pour atteindre le niveau d’écœurement, de démotivation et de déresponsabilisation que l’on a réussi à injecter dans certaines parties des services publics.
A la place d’une confiance, certes très largement empreinte de lucidité, on a instauré le «controlling» bureaucratique où chaque geste est mesuré et où chaque acteur professionnel, surveillé de toutes parts, est devenu potentiellement coupable. Placés en compétition, dressés les uns contre les autres, les personnels des services publics et anciens services publics, offrent désormais beaucoup moins de résistance à leur «top-managers» tout puissants.
Ces questions sont encore plus brûlantes dans les universités technologiques, où l’humanisme, l’ouverture d’esprit et l’espoir dans le futur devraient être des valeurs cardinales. Quels modèles offrir aux étudiants: l’individualisme forcené, la compétition et la peur de l’autre? Quelle image du succès universitaire: du côté de l’économie, la réussite du «manager» cynique et du côté de la culture, celle de la vedette universitaire, le «top-gun 5» de la recherche internationale qui porte, dans ce sobriquet même, les marques de la violence?

Profession de foi
Les questions sont nombreuses et les réponses commencent à peine à s’élaborer. Les Jeunes manifestent déjà des signes d’impatience. Ils sentent confusément que le monde qui se présente à eux dans ses atours médiatiques est injuste et cherche à gruger la plupart d’entre eux. Ils constitueront la force d’entraînement principale, relayée, le moment venu, par le discours des politiciens.
Et nous les adultes, saurons-nous transmettre aux générations suivantes un peu de nos savoirs et savoir-faire? Dans les faits, beaucoup de personnes de bonne volonté continuent, malgré les conditions difficiles, à assurer, avec enthousiasme, leur charge d’enseignement et de recherche. Tout dépendra donc des possibilités d’expression qui seront offertes à ces gens-là et de la pression de l’étau bureaucratique qui se resserre autour d’eux.
Je crois, dans une époque aussi incertaine que la nôtre, à l’importance de la pluralité et du dialogue au sein des hautes écoles, propres à stimuler les imaginations et à dégager des voies originales pour l’avenir. Partout et dans tous les domaines les directions trop autocratiques ont traditionnellement manqué d’imagination en appliquant obstinément des recettes toutes faites, portées par les modes.
Je crois à la confiance, comme un moyen de motiver les enseignants, les chercheurs et les autres personnels des universités, bien meilleure que l’instauration d’un coûteux «controlling» bureaucratique où chaque geste prétend être mesuré avec objectivité.
Je crois que le premier devoir de tous les établissements d’enseignement est de fuir les voies de l’acculturation. Le respect des racines et des cultures n’exclut pas l’ouverture sur le monde, bien au contraire.
L’un des grands dangers qui guettent l’enseignement aujourd’hui est le fait de considérer les étudiants comme des clients, consommateurs de savoir. Réputés aujourd’hui les clients-rois 6, ils risquent de devenir demain, pour la plupart, les petits cadres jetables du marché global comme aux USA. Je crois que le supermarché ne constitue pas un modèle pour les hautes écoles!
Le temps est sans doute venu de dégager le discours sur l’université de la logique de guerre économique et financière, qui n’est autre qu’un discours sécuritaire parmi tant d’autres aujourd’hui. Les enjeux sont davantage culturels et demandent que l’on cultive le respect de l’autre et le respect des véritables savoir-faire au-delà des façades.
J’espère que les politiciens européens apprendront à favoriser la recherche et la mise en œuvre de ces directions nouvelles. Elles devraient conduire non seulement à former des cadres plus compétents et moins spécialisés, mais aussi à conférer aux universités la vocation plus humaniste que demande le monde d’aujourd’hui.


1. François Neri, Raconte moi la crise boursière, Editions Loisirs et Pédagogie (2003).
2. Adrian Tuck, «Impact Factors: a Tool of the Sterile Audit Culture», in Nature 424 (2003)14.

3. Jacques Julliard, Chroniques du 7e jour, Seuil (1991). Michel Freitag, Le naufrage de l’Université et autres essais d’épistémologie politique, La Découverte (Paris) et Nuit Blanche (Québec) (1995).

4. Jean-Claude Guillebaud, Le principe d’humanité, Seuil (2001).

5. E. N. Parker, «The Martial Art of Scientific Publication», EOS 78 (1997) 393.

6. «De l’enfant roi à l’élève client», Le Monde de l’Education, Nº 317, septembre 2003.


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mise à jour: 22 janvier 2004