Logo EPFL
Votre titre
Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne Votre sous-titre
français | french only    Place centrale > Presse & information > Polyrama
Dossier
A la recherche du savoir absolu

Par Giuseppe Melillo


Il y aurait au fond de notre inconscient, dit Jung, une présence inexplicable qui échappe aux lois de la causalité, de l’espace et du temps et qui sait tout. Le savoir absolu.

Le terme synchronicité, adopté par Jung pour désigner une coïncidence qui fait sens, est peu courant dans les milieux scientifiques. Pourtant, le cas le plus célèbre de cette connaissance souterraine, inconsciente qui jaillit à point nommé pour résoudre un problème s’est produit en sciences avec la découverte de la structure du benzène par le chimiste anglais Kékulé qui, après avoir fait un rêve dans lequel un serpent se mord la queue, est mis sur la voie de la forme hexagonale des molécules de carbone. Le serpent et le benzène n’entretenaient pas de lien logique. Et pourtant l’information contenue dans le rêve a permis de percer le mystère de cette molécule. Jung constate également que certains sujets peuvent prédire avec un taux de réussite supérieur à la probabilité le tirage de cartes qui a lieu dans une autre pièce, une autre ville, voire sur un autre continent, sans que l’on puisse expliquer comment l’information leur parvient. Leur connaissance semble indépendante de la distance et de l’espace. Plus étrange encore, ils sont également capables d’annoncer l’ordre d’un tirage qui aura lieu deux semaines plus tard. Il n’y a cependant pas de communication possible en provenance du futur, estime Jung, aucune énergie ne peut voyager dans le temps. De plus, une donnée qui n’existe pas encore et qui doit survenir plus tard ne peut pas être transmise dès à présent, pense-t-il, l’explication doit donc être recherchée dans la critique de nos concepts d’espace et de temps et dans l’inconscient. Le psychanalyste émet donc une hypothèse troublante. Il y aurait quelque part en nous, dit Jung, un savoir absolu ou une présence inexplicable qui échappe aux lois de la causalité et qui est indépendant du temps et de l’espace. Cette idée choquante entre en conflit avec les conceptions traditionnelles en matière de sciences et de théorie de la connaissance. Pourtant, si une telle source de savoir devenait accessible, elle serait comme le Saint-Graal des scientifiques. Imaginons qu’il suffirait de puiser en nous les informations et les idées qui nous font défaut. Nous serions des Dieux. La réalité est évidemment plus complexe que cela, comme nous le confie la psychanalyste canadienne Béatrice Popescu et le psychanalyste genevois Jacques Beaumont, qui a également une formation d’ingénieur et de mathématicien.

Polyrama: Aurions-nous une autre intelligence en nous?
Jacques Beaumont et Béatrice Popescu: C’est plus qu’une intelligence. Il y a en nous quelque chose d’immense qui dépasse notre intelligence et qui est divin et sacré. Un rêve, par exemple, s’adresse avec une précision extraordinaire directement à une personne à un moment précis. Le même rêve n’aura pas le même sens pour chacun. Par ce canal, nous avons accès à autre chose.

De quoi s’agit-il?
C’est un mystère. La conscience est minuscule face à l’inconscient. C’est un peu la cerise sur le gâteau. En dessous, il y a un vaste continent – le Soi – composé de couches de plus en plus profondes qui vont de l’inconscient personnel à l’inconscient collectif en passant par l’inconscient familial ou du clan, de la civilisation, du pays et de la religion. Le tout repose sur un monde plus vaste encore: le psychoïde qui serait une interface avec le physique. Jung a travaillé avec le physicien Pauli sur cette notion peu connue et paradoxale qui choque la division classique dans notre civilisation entre le mental et le physique. Mais que l’on retrouve dans les maladies psychosomatiques. Les archétypes seraient enracinés dans la matière. A un certain niveau, il y aurait un contact entre la matière et le psychique, qui permettrait un passage entre la mémoire du corps physique et l’inconscient. Les physiciens du début du xxe siècle ont découvert la double nature de la matière avec la représentation ondulatoire. Selon Jung, le champ d’énergie est lié au psychique. Il y a une énergie, l’esprit. C’est l’énergie du divin.

Peut-on accéder à cette connaissance pour des découvertes scientifiques?
L’accès à ce savoir est inconscient. Le chimiste Kékulé, par exemple, a découvert la structure hexagonale de la molécule de benzène après avoir rêvé d’un serpent qui se mord la queue. L’intuition puise aussi dans ce réservoir de connaissances. Dans son livre «De Natura Rerum», l’auteur romain Lucrèce donne une description des atomes qu’il n’a aucun moyen de connaître à son époque. Cette connaissance existe potentiellement dans le psychoïde. Dans la démarche scientifique, l’intuition donne cohérence aux éléments récoltés par la recherche. Mais cette démarche est a-scientifique. Elle n’a aucun rapport avec la science. Il faut recourir à la raison et la logique pour l’expliquer aux autres. La science est avant tout vérification d’hypothèses.

L’hypnose ne permet-elle pas d’interroger cette étrange présence en nous?
Jung et Freud ont rapidement renoncé à l’hypnose parce que, dans ce cas, c’est souvent une sous-personnalité qui s’exprime, comme le complexe de mère. Un mathématicien pourrait peut-être trouver la solution d’un problème à travers l’hypnose s’il l’a déjà élaborée en lui. Mais c’est aussi une question d’attitude. S’il est trop rationnel, il échouera.

Un choc émotionnel ne pourrait-il pas vaincre ses résistances?
Une grande émotion provoque en effet l’abaissement du niveau mental et peut donner accès à l’inconscient. Prenez un célibataire fortement lié à sa mère et qui n’arrive pas à nouer de contact avec d’autres femmes. A un moment donné, il rencontre une jeune femme et le lien avec elle est si fort qu’il va se sortir de sa relation avec sa mère. Dès lors, quelque chose en lui, ce complexe mère, va réagir. Cela peut faire jaillir une source très profonde, parce qu’il ressent réellement un déchirement émotionnel. Un phénomène semblable pourrait aussi se produire à la mort de sa mère ou en toute situation cruciale de la vie.

Certains individus ne pénètrent-ils pas plus facilement dans l’inconscient?
Certains psychotiques et schizophrènes ont accès à l’inconscient de manière plus brute. Ils y découvrent un immense réservoir d’images qui apparaissent également dans d’autres civilisations et à d’autres époques, et c’est ce matériel d’une extrême richesse qui a conduit Jung à émettre l’hypo-thèse d’un inconscient collectif. Chez eux, l’inconscient profond déborde dans la conscience parce qu’ils n’ont pas de barrières pour résister à cette pression. Dans certaines civilisations, les fous étaient sacrés. On tenait compte de leurs rêves avant de prendre certaines décisions importantes. Mais aucune civilisation n’a réussi à contrôler ce savoir, qui est souvent invérifiable.

Le Yi king serait pourtant un modèle de synchronicité selon Jung?
Personnellement, je consulte le Yi king depuis 31 ans et je suis étonné de la pertinence de ses indications. Mais on ne peut pas traire ce livre de divination comme une vache à lait. Les réponses se brouillent. Ce n’est pas une question de fréquence d’utilisation, mais d’attitude. Il vaut mieux l’interroger lorsqu’il y a un enjeu réel, et non pour faire son choix de vacances entre Ibiza et Mykonos. C’est une question de respect. Comme devant le divin. On ne peut pas passer commande à l’inconscient. Kékulé n’a pas décidé de faire un rêve.

Etre capable d’entrevoir des aspects de l’avenir ne signifie-t-il pas que le futur existe déjà?
On retrouve une telle idée dans les rêves prémonitoires. Le principe de causalité est mis en échec. On est en présence, dit Jung, d’un savoir pré-existant, inexplicable par la causalité, et qui ne peut encore être su par la conscience. Mais il ne s’agit pas d’un savoir que l’on peut utiliser. Souvent on ignore qu’un rêve est prémonitoire. De plus, il y a, selon Jung, deux types de rêves, ceux liés à la personne et ceux qui ont trait à l’inconscient collectif. Jung rapporte un rêve survenu peu avant la Première Guerre mondiale et dans lequel il voyait l’Europe couverte d’une marée de sang. Dans la Grèce Antique, la pythie de Delphes n’avait pas une connaissance particulière de la situation pour laquelle on la consultait. Les pèlerins écoutaient l’oracle et interprétaient ses dires, mais ils n’avaient pas de certitudes.

Le savoir absolu serait donc en grande partie inaccessible?
Nous devons vivre avec le mystère. L’homme est semblable à lui-même depuis 150000 ans et son histoire connue ne remonte qu’à 5000 ou 6000 ans. Cette chose qui est en nous, vers quel voyage nous dirige-t-elle? La conscience semble se développer pour manifester l’inconscient profond. Nous incarnons cette entité secrète qui poursuit un but avec tous les hommes et que nous ignorons. Nous pensons tous être séparés les uns des autres. En réalité, nous sommes tous reliés les uns aux autres à un niveau très profond. Et là, nous ne pouvons qu’observer la magnificence de l’inconnu.


Retour au sommaire

©2003 EPFL, 1015 Lausanne, tél. 021 693 22 22, webmaster@epfl.ch
mise à jour: 05 juillet 2004