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Grand angle
Changer le monde avec esprit Par Grégoire Jotterand «Personne ne fait le mal volontairement.» Nous avons confronté lentrepreneur Hans Jecklin, le théologien Michael von Brück et le Prix Nobel de chimie Richard Ernst, qui est aussi docteur honoris causa de lEPFL, avec la célèbre affirmation de Platon. Leurs réflexions diffèrent. Mais elles mènent toutes à des propositions concrètes pour changer le monde avec esprit, ou par lesprit. Quand agissons-nous volontairement? «Quand nous ne sommes plus les esclaves de nos désirs ou de nos peurs», répond Hans Jecklin. La liberté se conquiert en désencombrant lesprit de tout ce qui brouille sa vue. Agir volontairement suppose de voir les choses telles quelles sont. Mais nos désirs et nos peurs déforment la réalité. Combien de mauvaises décisions sont-elles prises au sein dentreprises par des responsables aveuglés par le souci daugmenter leur pouvoir ou la crainte de le perdre? Le cercle, une forme dattention Lors de leurs réunions, les douze membres de la direction de Jecklin & Co, lune des plus grandes chaînes de fourniture musicale en Suisse, sasseyaient en cercle. Cette forme inspirait tout lorganigramme de lentreprise à lheure où Hans Jecklin en était ladministrateur-délégué. Elle invite à oublier la hiérarchie pour se concentrer sur lessentiel, ainsi quun participant en avait fait la remarque à Hans Jecklin: «Ce nest plus toi le centre dintérêt, mais notre projet.» «Nous débutions nos séances par un rituel, précise Hans Jecklin: chacun commençait par respirer profondément et ressentir comment il allait en tant quindividu, en tant que membre de lentreprise, en tant que citoyen du monde. Il faisait ensuite part de ses sentiments aux autres. Personne ne commentait ni ne jugeait ses propos. Il se créait une atmosphère libérée de la crainte de perdre la face ou du souci daugmenter son prestige. Nous pouvions discuter lesprit dégagé.» Prendre sa peur à cur Libérer lesprit en concentrant son attention sur un objet tout en laissant filer ses pensées, ses sentiments, ses sensations sans les commenter ni les juger f orme aussi un but de méditation. Mais les peurs, les angoisses, les pensées lancinantes ne se laissent pas facilement domestiquer. Hans Jecklin conseille «daccorder du temps à sa peur, de linviter, de se consacrer à elle». Souvent dailleurs, elle se dissout au moment où nous lui permettons de révéler son vrai visage. «Pour ma part, observe Hans Jecklin, je lui ouvre mon cur. Mes sentiments séclaircissent. Je vois la peur et sa cause telles quelles sont; il me vient à lesprit la manière dagir la plus appropriée.» Les sentiments, les émotions, les intuitions avaient leur place au sein de Jecklin & Co. Hans Jecklin associa ses 150 employés au développement dune vision dentreprise. Il décrit lévénement dans «Wirtschaft wozu?» (Léconomie, pour quoi faire?), un livre palpitant publié en 2003 qui revendique une économie fondée sur la plénitude plutôt que sur le manque. Dans un passage, il sinterroge: «Lalternative à la pénurie ne commence-t-elle pas en nous-mêmes? En ce que nous prenions au sérieux notre désir damour et de bonheur et réalisions en nous-mêmes ce que nous cherchons à lextérieur?»1 Désir dunité «La psychologie nous lapprend, précise-t-il: il faut commencer par découvrir nos zones dombre et les accepter. En intégrant nos motivations cachées, nous devenons plus entiers. Et nous développons petit à petit une conscience dite «intégrale», parce quelle perçoit les impulsions de notre corps, de notre âme, de notre esprit et tient compte de tout ce qui agit en nous, être humains.» Ce mouvement répond à notre plus profonde nostalgie, explique Hans Jecklin: notre désir dunité. Pour lui, ce désir nest pas un leurre. Il se nourrit de lorigine spirituelle, divine de lêtre humain. Maître Eckhart, dont Hans Jecklin aime lire les citations, lexprime de manière percutante: «Il y a quelque chose dans lâme qui est tellement parente avec Dieu quelle est une avec lui, et ne lui est pas seulement unie. Cest une chose une.» (Sermon 12)2 «Quand je me sens relié à elle, commente lentrepreneur, je ressens un amour profond pour lunivers et la compassion motive mon action.» Ce qui exclut le mal. A la chasse aux champignons Pour imager la structure de cette réalité qui unit tous les phénomènes, Michael von Brück a pris lhabitude dinviter ses étudiants à une promenade imaginaire en quête de champignons. Quils soient frais, dodus, tendres, pourris, entamés, troués, les champignons varient fantastiquement daspect. Les uns dégoûtent le chasseur, les autres le ravissent, le font hésiter ou létonnent. Chaque champignon semble former une réalité individuelle, unique. Certains apparaissent bons, dautres mauvais. «Cette perception est fausse», fait remarquer le professeur en sciences des religions de lUniversité de Munich. Ce qui fait le champignon, le mycélium, est identique pour tous, bien quil demeure invisible, sous terre. Ainsi en va-t-il de la réalité, qui est premièrement un réseau de relations. Toutes les formes individuelles en sont issues. Pour Michael von Brück, «le mal commence par loubli de cette vérité; par lillusion consistant à prendre son ego pour une réalité ultime.» La découverte de soi! Percevoir sa vraie nature, en revanche, prévient le mal. Cest pourquoi Michael von Brück place léthique de lêtre, fondée sur la connaissance de soi, avant léthique impérative, fondée sur des directives, des commandements (tu ne tueras pas, etc.). Mais comment découvrir qui nous sommes? Grand spécialiste des correspondances entre hindouisme, bouddhisme et christianisme, maître zen, Michael von Brück plaide en faveur dune éducation qui privilégie la culture et la formation de lesprit, notamment par des exercices de perception et de concentration (observer lorigine des pensées, reconnaître ses peurs, ses désirs, ses préjugés, etc.) «Ce que je suis, précise-t-il dans son livre récent «Wie können wir leben?» (Comment pouvons-nous vivre?), ne se révèle quà travers la perception précise de la créativité solidaire qui vit en moi, même si elle demeure le plus souvent cachée. La créativité solidaire est lexpérience que les impulsions créatives et heureuses de ma vie ne doivent rien à un repli sur moi-même, mais proviennent de mon ouverture aux autres et à lautre.»3 La manière différente dêtre des autres menrichit, parce quelle reflète des aspects non exprimés de moi-même. Ainsi je me découvre grâce aux autres. Pourquoi leur vouloir du mal? Ni oui ni non Si Hans Jecklin et Michael von Brück acceptent à leur manière laffirmation de Platon, quen est-il de Richard Ernst? «Je ne veux répondre ni par oui ni par non à cette question», avertit le Prix Nobel 1991 de chimie. Il sexplique: «Chacun prétend évidemment commettre le mal involontairement; mais je minterroge: ne suivons-nous pas parfois des intentions qui ne peuvent être jugées si bonnes.» «En outre, ajoute le professeur à lEcole polytechnique fédérale de Zurich, je ne sais pas avec certitude ce que sont le bien et le mal; au contraire de George Bush qui semble avoir une idée très précise sur le sujet.» Richard Ernst juge impossible de distinguer les deux notions de manière aussi catégorique que le fait le Président américain en nommant les camps du bien et du mal. «Comme le Yin et le Yang, observe-t-il, le bien et le mal forment les deux aspects dun même ensemble. A partir de là, définir ce qui est bien ou mal me semble le plus souvent une question de point de vue.» Scepticisme scientifique «De nature, je suis sceptique, indique Richard Ernst, également docteur honoris causa de lEPFL. Aucune métaphysique ou religion ne me convainc entièrement. Pour moi, les questions restent posées. Mon attitude me semble correspondre à celle du chercheur.» Ceci dit, ajoute le scientifique, «un professeur duniversité ne doit pas se satisfaire de son travail de recherche, qui ne représente à mes yeux quenviron un tiers de ses obligations.» Il possède également une responsabilité sociale.4 Richard Ernst en distingue deux volets: premièrement, la formation des étudiants, qui ne saurait sarrêter aux pures questions scientifiques. «Il importe douvrir lesprit des jeunes aux problèmes du monde», insiste le chimiste. «Deuxièmement, ajoute-t-il, un professeur duniversité se doit de penser comment améliorer les réalités économiques, politiques, sociales, dimaginer des solutions aux conflits, de promouvoir la paix.» Appel aux professeurs Pour Richard Ernst, ce rôle incombe aux professeurs en raison dune situation privilégiée: «Nous sommes à peu près les seuls au sein de la société à pouvoir exprimer des opinions au travail sans être sanctionnés quand elles ne plaisent pas. En outre, nous disposons de beaucoup de temps pour réfléchir. Je lance souvent cet appel à mes collègues professeurs: consacrez ne serait-ce que 2 % de votre temps à imaginer des solutions pour le monde!» Esprit curieux, Richard Ernst sintéresse beaucoup aux religions, même sil se dit agnostique. Les murs de sa maison sont recouverts de magnifiques Tanka tibétains quil restaure dans son atelier. Pour lui, la religion reste hors du champ du savoir: «Bouddha nétait-il pas agnostique? Du moins navait-il pas besoin de postuler lexistence de dieu.» Le scientifique dit «trouver quelque chose de similaire à un sentiment religieux dans la musique, qui va au centre. Ce pourrait être, ajoute-t-il, ce quelque chose déternel que nous portons en nous et qui forme une partie signifiante du tout.» Belle expression de notre soif dunité! 1 Hans Jecklin, Martina Köhler, Wirtschaft wozu? Abschied vom Mangel, Editions Spuren, Winterthur 2003, p. 18 2 Maître Eckhart, Du miracle de lâme, Editions Calmann-Lévy, Paris 1996, p. 13; 3 Von Brück, Michael, Wie können wir leben? Religion und Spiritualität in einer Welt ohne Maß, Verlag C. H. Beck, München 2002, p. 165. 4 cf. R. Ernst, «Die Verantwortung von Forschern: eine europäische Sicht». Angewandte Chemie 115, 4772-4578 (2003); pour la version anglaise: R. Ernst, «The Responsibility of Scientists, a European View.» Angewandte Chemie, International Edition 42, 4434-4439 (2003). Pour lire le texte en ligne: http://spi.epfl.ch (rubrique «A découvrir») |
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