Logo EPFL
Votre titre
Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne Votre sous-titre
français | french only    Place centrale > Presse & information > Polyrama
Dossier
La conscience comme une mémoire tournée vers l’avenir

Entretien: Barbara Fournier


Jean-Yves Tadié est l’un des plus grands exégètes actuels de l’œuvre proustienne. Ce professeur de littérature française à la Sorbonne est aussi l’auteur, avec son frère Marc, neurochirurgien, d’un essai très remarqué, intitulé Le sens de la mémoire. Convaincu de l’importance essentielle du dialogue entre les disciplines, il s’émerveille de la richesse qui naît de la rencontre de la science et de la littérature. Fasciné par la mémoire sous toutes ses formes, individuelle, créatrice et collective, Jean-Yves Tadié retient du souvenir, sans nostalgie, ce qui nous tourne vers l’avenir.


Mémoire et imaginaire sont un couple intimement lié. Peut-on imaginer l’une vivre sans l’autre? Et si oui sous quelle forme?
Jean-Yves Tadié: On peut croire parfois, à tort, que la mémoire est indépendante de l’imagination, qu’elle est en somme un pur reflet du passé vécu. Pourtant les souvenirs sont toujours des objets en transforma-tion. Ils s’inscrivent dans des réseaux de neurones qui ont leur vie propre et qui subissent des «contagions» à l’infini au contact d’autres réseaux nerveux. D’autres souvenirs et idées les télescopent, entrent en résonance avec eux par association d’idées, et les reconfigurent.
Dans la mémoire, un acteur joue un rôle prépondérant, c’est le désir. Pour mieux comprendre cette place du désir dans l’expression du souvenir, référons-nous à cette lettre privée dans laquelle Alexandre Dumas père se désole de la mort de la maîtresse de son fils, Marie Duplessis, la Marguerite Gautier de La Dame aux Camélias et la Violetta de la Traviata. Dumas père raconte qu’il a assisté avec son fils à l’agonie de la malheureuse et qu’ils ont empêché la vente de ses meubles avant sa mort. En réalité, tout est faux dans ce souvenir. A la mort de Marie, le père est en Russie, le fils en Sicile, et son mobilier a bel et bien été vendu. Pourtant, tout indique qu’Alexandre Dumas n’avait pas conscience qu’il fabulait et qu’il était habité par ce souvenir. Son désir avait simplement investi l’événement jusqu’à le travestir entièrement.
Aucun souvenir n’est isolé et immobile. Il évolue en fonction de notre présent qui remodèle le passé. La mémoire pure, tout comme l’imagination pure, n’existe pas. Imaginer quelque chose qui ne ferait référence en rien à la mémoire serait indicible, incommunicable. Même nos cauchemars, à partir du moment où nous les mettons en mots, procèdent à une redistribution en règle des éléments du réel.

Certaines sociétés ont le culte de la mémoire et d’autres font l’apologie de l’oubli. Mais une société, comme un indivi-du, est-elle viable «sans souvenir»? Dans ce cadre, où situeriez-vous la société occidentale d’aujourd’hui?
On constate en Occident que le travail de la mémoire est à l’œuvre et que le devoir de mémoire appartient aujourd’hui aux valeurs que défend toute démocratie. Ce travail est bien entendu nécessaire mais il peut aussi, dans certaines conditions, s’avérer dangereux. Quant un pays comme la France va de commémoration en commémoration, quand ne cessent de se constituer des groupes de pression autour de la mémoire, que se développent des rivalités entre différents groupes de mémoire, il y a là un signal à ne pas prendre à la légère. Pour être capable de porter un projet, de fonder un désir, de se construire un avenir, une société ne peut vivre tournée davantage derrière elle que devant. Il y a même des moments dans l’histoire où l’amnistie semble devoir passer par une amnésie déclarée. Ainsi, en 1598, Henri iv, l’ami de Montaigne, met fin à trente-six ans de guerre civile entre protestants et catholiques, en rédigeant l’Edit de Nantes qui élabore une véritable théorie de l’oubli: «Que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre, depuis le commencement du mois de mars 1585 jusqu’à notre avènement à la couronne, et durant les autres troubles précédents et à l’occasion d’iceux, demeurera éteinte et assoupie, comme de chose non advenue».
En 1945, la «chose non advenue» se reproduira provisoirement en France, après l’épuration, quand tombe le voile sur la collaboration au nom de l’union nationale. Cela dit, une nation, tout comme un individu, ne peut vivre sans mémoire. Son histoire, c’est ce qui tient un peuple debout collectivement. Le sens du souvenir est de cultiver la tolérance, éviter la répétition des mêmes dérapages par fautes ou crimes, car il est naturellement insuffisant de pleurer les morts d’hier si l’on tolère les victimes d’aujourd’hui, de s’insurger contre l’esclavage des temps jadis si l’on ne s’élève pas avec force contre les esclavages d’aujourd’hui. Le passé devrait être cette voie de connaissance qui nous permet d’avancer vers ce que nous ne connaissons pas encore, et non une zone de repli sur sa mémoire et son identité par peur du lendemain.

Tous les livres, comme toutes les photo-graphies, ne pourraient-ils pas s’intituler A la recherche du temps perdu et a contrario pensez-vous qu’il existe une mémoire exclusivement proustienne?
Les romans, les poèmes, tout ce qui s’attache au récit, à l’écriture, célèbrent des instants du passé. En ce sens, on peut effectivement dire qu’ils sont tous «à la recherche du temps perdu». Mais personne n’a osé ce que Proust a réalisé, en faisant de la mémoire à la fois le sujet et le moyen de son livre. Le titre de cette œuvre annonce son projet. La recherche est fondée à la fois sur la mémoire volontaire des idées, des faits et de l’imaginaire, et la mémoire involontaire des sensations retrouvées qui nous ramènent à ce que nous éprouvons, à notre «petite madeleine». Que fait alors Proust? il construit, il échelonne, il remonte un passé jusqu’à ce qu’il redevienne présent. Et il nous apprend alors que ce n’est pas la mémoire volontaire qui nous ramène le plus beau, ni le plus profond.
En psychophysiologie, se souvenir, c’est réveiller des réseaux de neurones, ranimer des constellations nerveuses et ainsi du passé englouti faire resurgir des traces. Cette révélation met dos à dos matérialistes et spiritualistes, car la mémoire, c’est du sucre, des protéines, de l’activité électrique aussi bien que… de la littérature, autre perpétuel phénomène de reconstruction…
Bien entendu, la mémoire seule ne fait pas l’art, mais l’art puise toujours aux sources de la mémoire. Aujourd’hui déboule sur le marché une avalanche de «témoignages vécus» et à la télévision triomphe le reality show. Tous ces récits de vie sont aux antipodes de la démarche d’un Marcel Proust, parce que l’art suppose une complexité, une élaboration, un dessein. Or c’est cette distinction si forte qui semble être aujourd’hui de moins en moins perçue, comme si toutes les choses avaient le même poids, étaient porteuses d’un sens similaire. Si les enseignants que nous sommes avons quelque chose à enseigner, c’est bien cette aptitude qui consiste à être capable de différencier, de pondérer les valeurs du complexe et du simpliste.

Vous avez écrit avec votre frère, neurochirurgien, un livre intitulé Le sens de la mémoire. Voyez-vous dans l’art et la philosophie des formes de «mémoire anticipée» de la science?
D. L. Chacter, autorité médicale américaine, a montré dans un essai important, Searching for Memory (1996), comment la littérature a pressenti ce que la science des neurotransmetteurs nous a appris, par découverte ou vérification. Des expériences de mémoire conduites en littérature avaient cinquante ans d’avance ou beaucoup plus sur des expériences scientifiques. Pourquoi? Parce que la littérature procède comme l’école clinique, en médecine, par la description très fine des phénomènes, par une auscultation approfondie des corps et des âmes. Depuis Homère, l’Occident transporte une énorme connaissance de l’humain. Pensons seulement à cet univers de la conscience que représente l’œuvre de Shakespeare. C’est pourquoi la science et la littérature ont tout à gagner d’un dialogue commun et d’échanges de leurs connaissances, pour aiguiser des curiosités réciproques qui ne sont que l’expression du désir de l’autre. On comprend dès lors aussi très vite pourquoi un grand savant ne peut pas être un homme inculte, car le savoir, comme la mémoire sur laquelle il se fonde, avance toujours par des mises en relation.

Si la mémoire est une perpétuelle reconstruction, nous souvenons-nous d’impressions du passé ou plutôt des récits que nous en faisons et que nous répétons mille fois au cours de notre vie?
Tout souvenir est un récit. Un récit se construit, se modifie. Nous n’avons pas, comme je l’ai dit, de souvenir à l’état brut. Il subit l’influence de notre désir, les lumières ou les ombres de notre présent. Qui a dit mieux que Pirandello jusqu’à quel point le passé est inconnaissable?
Certes, la mémoire subit des métamorphoses au fil du temps, mais les «récits bloqués» tiennent davantage de ce qui fonde une famille, une grande figure, une nation. Il s’agit ici moins de souvenir que de légende. Par exemple, j’ai rencontré plusieurs personnes qui avaient été témoins d’un moment de la vie de Marcel Proust. Elles évoquaient invariablement les mêmes souvenirs, avec les mêmes mots et les mêmes silences, elles n’en démordaient pas.
Dans l’histoire des peuples, les «récits bloqués» sont légion. Citons, à la fin du XIe siècle, La Chanson de Roland. L’évènement historique qui inspire cette première grande œuvre de la littérature française est radicalement l’opposé de sa version écrite. Nous sommes au IXe siècle. Charlemagne vole au secours du gouverneur de Barcelone, Soliman Ben Alarabi qui lutte contre l’émir de Cordoue, et lance ses troupes en Espagne. Après un renversement d’alliance, les troupes de Charlemagne doivent battre en retraite mais sont alors attaquées et décimées par les chrétiens, basques et autres. Mais trois siècles plus tard, alors que les Croisades ont commencé, il est impensable de raconter cette histoire telle qu’elle s’est passée. On a besoin d’une œuvre littéraire qui soit une arme de propagande justifiant la politique de l’Occident face à l’Orient. C’est pourquoi, dans La chanson de Roland, Charlemagne part au secours de chrétiens en Espagne et se fait attaquer au retour par des musulmans!

Pourriez-vous nous parler de l’un de vos plus beaux souvenirs en littérature?
Bien sûr je pourrais vous parler de souvenirs merveilleux, liés à tel passage, à telle rencontre d’auteur, mais je crois que ce ne serait pas une réponse tout à fait sincère. La mémoire pour moi reste tournée vers l’avenir. Je ne peux vivre sans la permanence du futur. J’ai donc envie de vous répondre que ma passion pour la littérature me pousse à vivre pour le livre que je n’ai pas encore ouvert, à voyager vers cette île inconnue que je n’ai pas encore découverte.


Pour en savoir plus:

Le Sens de la Mémoire, Marc et Jean-Yves Tadié, Gallimard, Folio, 2004


Retour au sommaire

©2005 EPFL, 1015 Lausanne, tél. 021 693 22 22, mediacom@epfl.ch
mise à jour: 01 juillet 2005