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Dossier
La biologie des sentiments tranchera-elle entre Descartes et Spinoza?

Par Joaquim Guerreiro
Chargé de cours EPFL, Docteur ès lettres, Docteur ès sciences


On oublie souvent que les sciences se sont développées à l’intérieur de la philosophie. Aujourd’hui, certains chercheurs remettent en question l’indépendance que ces disciplines ont acquise au fil des ans. Or, le développement scientifique a atteint un degré tel qu’il semble que l’on puisse utiliser les sciences pour trancher des questions philosophiques classiques. C’est ce qu’a tenté de faire le neurobiologiste Antonio Damasio, notamment en esquissant une définition biologique des sentiments. Et en revenant sur la nature du lien entre corps et âme, qui divisait en leur temps déjà, Descartes et Spinoza.


Les lignes qui suivent ont été inspirées par le livre d’Antonio Damasio, Spinoza avait raison, Joie et tristesse, le cerveau des émotions 1. Elles résument cependant une méditation libre, relativement indépendante de cette œuvre. En l’étudiant, la question du rapport général entre les sciences et la philosophie a d’abord émergé dans mon esprit. Rappelons que les sciences sont nées à l’intérieur de la philosophie et se sont développées d’abord en tant que parties de celle-ci. Ce n’est qu’au courant des derniers siècles qu’elles s’en sont détachées pour figurer, dans la plupart des systèmes académiques, dans des sections indépendantes. Ainsi, au XXe siècle, dans de nombreuses universités, la philosophie appartient à la Faculté des lettres, tandis que les sciences sont pratiquées dans une autre Faculté 2. Or, on assiste actuellement à l’émergence de plusieurs publications qui remettent en question cette indépendance. Elles soulignent que n’importe quel raisonnement scientifique repose sur des présupposés et sur des hypothèses de nature philosophique qui souvent échappent à la réflexion consciente du scientifique qui les admet cependant implicitement quand elles ne sont pas déjà devenues des évidences. Selon plusieurs auteurs, dont je partage l’opinion, une des principales tâches de la philosophie des sciences consiste à mettre en lumière le support philosophique des théories scientifiques. Les travaux de Damasio contribuent à cette tâche dans le cas de la neurobiologie.

De l’automate dirigé par l’âme à la définition des sentiments
Pendant la phase d’indépendance entre sciences et philosophie, les premières se sont considérablement développées du fait notamment que le progrès scientifique et le progrès technique sont liés à des exigences de contrôle externe (des énoncés scientifi-ques) et à des critères d’efficacité qui, du point de vue de la modernité, représentent une supériorité par rapport à l’orientation intellectuelle de la philosophie académique. Or, le développement scientifique a atteint un degré tel qu’il semble que, dans certains cas, l’on puisse utiliser les sciences pour trancher des questions philosophiques classiques. Ainsi, pour revenir à l’ouvrage de Damasio, Descartes considère que corps et âme sont composés de deux substances distinctes, en particulier sous le rapport de l’étendue, le corps se caractérisant par son étendue spatiale et l’âme étant privée d’étendue. De cette sorte, le corps fonctionne comme une espèce d’automate dirigé par l’âme, la communication entre les deux se faisant au niveau de la fameuse glande pinéale. Pour Spinoza, en revanche, corps et âme sont deux manifestations complémentaires d’une même substance, ce qui implique, en particulier, que les sentiments ou les idées ont des contreparties organiques. De façon plus générale, les activités de l’esprit ne sont pas séparables de celles du corps et inversement 3. D’un autre côté, la neurobiologie moderne arrive à établir une correspondance entre les sentiments 4 et des cartes cérébrales, images du cerveau montrant à chaque intervalle de durée les parties plus ou moins actives de celui-ci. Damasio voit dans cette correspondance la possibilité d’une définition biologique des sentiments. Celle-ci est d’autant plus frappante que, dans plusieurs cas, on arrive à produire la même configuration cérébrale de deux façons différentes: soit en agissant par des stimuli extérieurs de nature physico-chimique (en appliquant, par exemple, des champs électromagnétiques sur des régions choisies du cerveau ou en administrant des médicaments aux personnes testées), soit en provoquant certaines émotions chez les mêmes personnes (au cours d’une discussion ou de la projection d’un film, par exemple). Doit-on en conclure que la neurobiologie moderne tranche la divergence entre Descartes et Spinoza en faveur de ce dernier?

D’âme, de conscience et de paradigmes
On peut tenter de répondre à cette question avec un esprit de système ou bien avec un esprit de finesse, au sens de Pascal 5. Dans le premier cas, on peut raisonner ainsi:
Tout problème, tel celui de la relation entre l’esprit et le corps, se pose dans un certain contexte général, dans un certain paradigme, selon la terminologie aujourd’hui usuelle, introduite par Kuhn. Qu’arrive-t-il si l’on change de paradigme, si l’on passe par exemple du paradigme auquel se réfèrent Descartes ou Spinoza au paradigme de la neurobiologie actuelle, dans lequel – notons-le – la notion de substance n’a plus de sens ou n’a plus le même sens que pour ces deux philosophes? De manière plus concrète, peut-on dire que Descartes, Spinoza et les biologistes modernes parlent tous des mêmes choses lorsqu’ils utilisent les mêmes termes ou des termes devenus synonymes, comme âme et conscience?
A propos de cette question, on trouve actuellement plusieurs positions dans la littérature dont les deux suivantes qui représentent, pour ainsi dire, deux extrêmes. Selon l’une – incommensurabilité des paradigmes – si l’on passe d’un paradigme à l’autre, les concepts et les démarches changent de manière telle que l’on ne peut pas vraiment dire que tel problème qui est résolu dans un certain paradigme le serait aussi nécessairement dans un autre (même si le problème est aussi formulable dans ce dernier). De ce point de vue, la science moderne ne pourrait pas trancher entre Descartes 6 et Spinoza, parce que la question que ceux-ci abordent n’est pas la même que celle que le scientifique moderne traite.
Selon l’autre position, il y a certaines notions primaires comme celle de «corps» qui ont un sens immédiat indépendant de tout paradigme, de manière à ce que tout le monde se réfère à la même chose lorsqu’il les emploie. Ce point de vue peut conduire à une vision de l’évolution des connaissances par progrès continu – ou par accumulation – comme la vision positiviste du XIXe siècle. Dans une telle optique, il n’y a pas d’impossibilité de principe à considérer qu’un développement scientifique résout définitivement un conflit d’idées appartenant, à l’origine, à un contexte culturel différent.
On peut enfin, et telle est la position que nous préférons, décider de traiter toute cette problématique avec un esprit de finesse, plutôt qu’avec un esprit de système, en disant que la science moderne marque des points en faveur de Spinoza, sans trancher définitivement la question, notamment parce que le problème que Spinoza aborde est d’une certaine manière plus général que celui dont la neurobiologie moderne s’occupe. Pour mieux éclaircir cela, on peut évoquer plusieurs arguments, dont le fait que les sciences réduisent en général la pensée philosophique. Elles déterminent les concepts dans un certain sens. Pensons, par exemple, à la notion d’énergie ou à celles d’émotion ou de sentiment. Cette réduction des concepts représente, pour ainsi dire, le coût de l’accroissement d’efficacité ou de capacité prévisionnelle. La définition des concepts scientifiques est d’ailleurs de nature évolutive et peut varier passablement au cours de l’histoire des sciences.

Vers une pensée plus libre pour mieux vivre en société
On peut aussi dire que la nature fonctionnelle, plutôt qu’ontologique, des sciences est la principale raison pour laquelle elles ne répondent pas intégralement aux questions de la philosophie. Imaginons, par exemple, que l’on frappe quelqu’un. Cette personne éprouve une sensation de douleur. Supposons, d’autre part, que le progrès scientifique ait atteint un degré de développement tel que l’on puisse définir la douleur au moyen d’une cartographie cérébrale, d’une manière suffisante du point de vue fonctionnel et prévisionnel. On disposerait donc d’une représentation scientifique complète de la douleur. Du point de vue ontologique, cette représentation ne serait cependant pas complète, si l’on décidait d’appeler douleur non seulement le mécanisme de la douleur, mais aussi ce que le sujet sent réellement.
Le fait que la pensée philosophique soit plus générale et plus libre que la pensée scientifique conduit à signaler un autre avantage du dépassement des barrières académiques usuelles, avantage qui est bien illustré dans les travaux de Damasio. Celui-ci signale en effet que l’étude de Spinoza et d’autres philosophes lui ont donné des idées nouvelles, pertinentes et conséquentes même pour son activité de spécialiste dans le domaine scientifique. On voit ainsi l’importance du scientifique lui-même, en tant que personne intégrale, pour le progrès de la recherche. Cela s’harmonise avec la pensée de Spinoza qui voit la société comme un corps composé d’une multitude d’individus et fait dépendre le bien social de l’éducation humaniste et complète des personnes: «Il est dans la nature de l’homme qu’il vive en société (car chacun dépend de multiples manières des autres). Comprendre cela et s’y intégrer contribue au plus grand bien de chacun.» 7



1 Damasio, Antonio R., Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions. Odile Jacob, 2003, traduit de l’anglais.

2 Dans la tradition anglo-saxonne, les dénominations conservent encore des vestiges du passé (Philosophie I et Philosophie II)

3 Damasio, Antonio R., L’erreur de Descartes, Emotion raison et le cerveau humain. Odile Jacob, 1994, traduit de l’anglais

4 Damasio établit une distinction importante entre émotion et sentiment et revient plusieurs fois sur les conséquences de cette distinction. Au niveau de généralité de notre article, nous n’allons toutefois pas expliciter cette distinction, ce qui prendrait trop de place.

5 Pascal, B., Les pensées, Paris, Pléiade, 1954

6 Descartes, R., Œuvres, Paris, J. Vrin, 1996

7 Spinoza, Œuvres; Ethique; Traité théologico-politique, Paris, Gallimard, 1954, Le Seuil, 1999 (éd. Bilingue)


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mise à jour: 01 juillet 2005