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Dossier
Comment l’être humain se voit-il?
Pour une double approche de nous-même

Par Michael Esfeld


Comment nous voyons-nous en tant qu’être humain pensant et agissant? Michael Esfeld souligne dans cet article la nécessité de joindre l’analyse philosophique à la recherche neuroscientifique pour étudier cette question centrale. Professeur d’épistémologie et de philosophie des sciences à l’Université de Lausanne et au Collège des Humanités de l’EPFL, il pratique lui-même cette double approche.


Trois caractéristiques propres à la vision que nous avons de nous-même en tant qu’être pensant et agissant au monde peuvent être distinguées: la conscience, la représentation et la causalité mentale ou libre arbitre. La première est liée aux expériences vécues, comme peuvent les déclencher le goût d’un bon vin, le son d’une clarinette, la douleur, la vision d’une étoffe rouge ou, au-delà des sensations, un sentiment de joie ou de colère: autant d’états qui possèdent une qualité phénoménale. La deuxième se rapporte plus directement à la pensée, qui distingue l’être humain des animaux. Elle définit des états ayant un contenu conceptuel se référant au monde: présumer par exemple qu’il fera beau demain, savoir que la terre est ronde ou prévoir de passer un week-end à la montagne.

La causalité mentale
Se fondant sur ses expériences, ses représentations et ses prévisions, l’être humain intervient dans le monde pour satisfaire ses désirs. Son intention d’entreprendre telle ou telle action – dite causalité mentale – provoque les mouvements de son corps. Si un individu, par exemple, entend participer à un cours, son intention mentale sera la cause de certains mouvements corporels qui feront qu’il se trouvera au bon moment dans la salle où le cours a lieu. Lui-même considérera son intention mentale comme libre, au sens où il décide lui-même ce qu’il veut faire.
La conscience, la représentation et le libre arbitre distinguent l’être humain de la matière inanimée et des animaux développés. Cela ne signifie pas que l’esprit doive être considéré comme séparé du corps. Seule une petite minorité de philosophes voient aujourd’hui l’esprit et le corps comme deux substances distinctes, ainsi que les imaginait René Descartes (1596–1650). La causalité mentale explique le déclin du dualisme: l’intention mentale de réaliser telle ou telle action ne semble pas se distinguer des états corporels, notamment des états cérébraux, qui amèneront telle ou telle action; si c’était le cas, il serait incompréhensible que les représentations et les désirs d’un individu puissent exercer une influence sur son comportement.
Les états mentaux doivent-ils être ainsi tenus pour identiques aux états cérébraux? Et dans ce cas, la philosophie ne devrait-elle pas céder la place aux neurosciences? La première question conserve son caractère théorique. Pour y répondre, il faut évaluer les arguments issus aussi bien de la recherche scientifique que de la réflexion philosophique. En outre, l’analyse philosophique des concepts s’avère indispensable à l’appréciation de la pertinence des résultats des neurosciences pour la compréhension de l’esprit. Un retour aux trois caractéristiques de la vision qu’un être humain a de lui-même citées plus haut permet d’illustrer cette thèse.

Libre arbitre
Le libre arbitre est souvent opposé à la causalité naturelle, supposée de nature déterministe. Cette opposition est superficielle. Si le libre arbitre n’avait pas de causes, comment se distinguerait-il du hasard? L’être humain n’agit pas sans raisons, donc sans causes. Une volonté libre n’est pas une volonté acausale. La question est de savoir quelles conditions ou causes peuvent empêcher une volition d’être libre, et sous quelles conditions une volition peut être considérée comme libre et être imputée à une personne. L’analyse de ces conditions est une tâche philosophique. Les recherches neuroscientifiques restent nécessaires pour déterminer si et comment ces conditions sont réalisées chez les êtres humains. La question de savoir si la causalité naturelle obéit à des lois déterministes ou indéterministes (comme le suggèrent certaines interprétations de la mécanique quantique) est sans importance pour l’établissement d’une théorie satisfaisante du libre arbitre. La volonté libre reste possible, même dans un monde déterministe.

La représentation
La perception de l’environnement est causée par les stimulations des sens et la manière dont le cerveau les assimile. Une théorie neuroscientifique naïve de cette assimilation – qui se passe de réflexion philosophique – mène à une impasse. L’existence de représentations sous forme d’images mentales dans le cerveau est postulée. Il est suggéré que ce sont ces images mentales dont le sujet pensant est conscient. Ce raisonnement aboutit à une conséquence absurde: au lieu d’expliquer la perception, il la nie.
Si je regarde par la fenêtre, je vois les arbres dans le jardin – et non des images mentales. A nouveau, l’analyse philosophique et la recherche neuroscientifique se complètent. La première clarifie les conditions nécessaires et suffisantes pour que quelque chose devienne une représentation. La deuxième cherche la manière dont ces conditions sont réalisées dans le cerveau.

La conscience
Les expériences neuroscientifiques permettent d’établir des corrélations entre des états cérébraux et des états de conscience. «Corrélation» ne signifie pas nécessairement identité, bien que l’observation de corrélations soit souvent comprises comme établissant un rapport d’identité entre certains états conscients et certains états cérébraux. La question pertinente est la suivante: les états cérébraux en question pourraient-ils aussi apparaître sans états conscients? Si non, pourquoi pas? Pourquoi ne pourrait-il pas y avoir de «zombies», des êtres ayant des cerveaux, mais pas d’expériences vécues?
Autrement dit, pourquoi certains types d’états cérébraux sont-ils des états conscients? Ou, plus précisément, pourquoi la joie, ou l’expérience possédant la qualité phénoménale de la joie, correspond-elle à un type précis d’état cérébral, et non à un état cérébral d’un autre type? Une fois encore, répondre à ces questions nécessite aussi bien l’analyse philosophique des concepts traduisant les expériences vécues et leurs fonctions, que la recherche neuroscientifique pour découvrir comment se réalisent ces fonctions.

Une collaboration institutionnalisée
L’institut Brain & Mind Institute mis en place au sein de l’EPFL montre que les neurosciences voient l’esprit comme un terrain qu’elles sont capables d’explorer. Le fait que le Collège des Humanités de l’EPFL accueille la philosophie des sciences est un signe de reconnaissance de l’importance des outils conceptuels que la philosophie met à disposition de la recherche scientifique. J’espère que les exemples mentionnés mettent en relief que la collaboration entre ces deux disciplines est un gage de progrès dans la compréhension de nous-même en tant qu’être pensant et agissant dans le monde.


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mise à jour: 01 juillet 2005