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Plan rapproché
François Rothen, explorateur infatigable des grands mystères

Entretien: Barbara Fournier


Physicien passionné par l’histoire en général et l’histoire des sciences en particulier, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, François Rothen a récemment publié un passionnant ouvrage* qui retiendra l’attention des lecteurs curieux de mieux comprendre notre univers et la place que nous nous y attribuons. Trop brève rencontre avec un homme qui sait faire partager sa passion de la science et de ces êtres à la fois «repousseurs» d’obscurantisme et enlumineurs de la connaissance qui l’ont façonnée au cours des siècles.


«Le temps est réversible. En tout cas, il n’avance pas de manière linéaire…» a écrit le cinéaste russe, Andreï Tarkovski, dans son Journal. Qu’en pense le physicien que vous êtes?
Le temps que je connais est irréversible. Il ne s’écoule que dans un seul sens, c’est le temps des êtres vivants. En tant que physicien, grâce à Einstein, je n’ignore plus que les propriétés du temps vont au-delà de cette définition. On a longtemps considéré que les voyages dans le passé ou dans le futur ne tenaient que de la pure science-fiction, mais certains spécialistes de cosmologie se sont amusés à jouer avec cette idée. Ils ont fait appel aux «trous de ver» de l’espace-temps, un concept imaginé en 1916: ce sont des sortes de raccourcis qui relieraient des points éloignés de l’espace-temps et qui permettraient d’entreprendre des voyages intergalactiques. Mais ces trous de ver, s’ils existent, appartiennent au domaine de la physique microscopique. Se promener dans le temps n’est donc pas pour demain! Au reste, si la chose était possible, elle se heurterait à des paradoxes redoutables. Si vous pouviez remonter dans le passé, vous seriez capable d’assassiner votre grand-père en culotte courte, ce qui rendrait impossible votre existence même. Ou fallait-il dire «aurait rendu»? Le paradoxe affecte la syntaxe elle-même!
Dans un monde de plus en plus fasciné par les dérives ésotériques en tout genre, ce sur quoi j’ai envie d’insister très fort, c’est que la science détient un fabuleux pouvoir d’émerveillement pour quiconque se donne la peine de l’approcher. Elle pose une multitude de questions qui passionnent l’humanité depuis la nuit des temps, elle y répond souvent, tout en se gardant de franchir la porte des plus grands mystères qui se posent à nous. La science requiert un effort, un effort d’abstraction parfois, et la capacité de mettre en relation des éléments qui, à première vue, sont étrangers les uns aux autres. Explorer les grands mystères implique parfois une certaine souffrance, il est vrai car, si l’on respecte ses règles, la science nous contraint- à renoncer au monde tel qu’on l’imaginait ou tel qu’on le rêvait. Mais la vérité, qui n’est jamais que partielle, finit toujours par enrichir celui qui la détient.

L’histoire des sciences, c’est d’abord une histoire d’hommes seuls. Voyez-vous un mouvement propre à la dynamique de l’histoire des sciences hors de l’histoire avec un grand H elle-même?
Aujourd’hui, les chercheurs ne travaillent plus guère en solitaires. Le cadre humain de l’aventure scientifique s’en trouve modifié, mais il n’en disparaît pas pour autant: les rapports qu’entretient l’histoire des sciences avec l’histoire tout court et avec l’environnement socioculturel sont essentiels. Chez certains historiens des sciences, on relève cependant une fâcheuse tendance au «relativisme philosophique», une mode absurde et nocive qui fait ricaner les scientifiques. Soutenir que l’exactitude d’une théorie scientifique est limitée au groupe social de celui qui l’énonce et à la culture ambiante est une absurdité. Si Newton et Darwin naissent dans un contexte historique précis et si, au cours de leur vie et de leurs recherches, ils subissent les influences sociales de leur temps, les lois qu’ils découvrent sont universelles. Elles ne seront pas démenties mais seulement amendées par les découvertes futures. Quand la théorie de la relativité s’impose, ce n’est pas grâce à des «réseaux puissants» qui sous-tendent la communauté scientifique. C’est grâce à la valeur des arguments d’Einstein et à la vérification expérimentale de ses affirmations. On ne manipule pas la science comme une campagne électorale, sauf dans les pays totalitaires.
En physique, plus que dans d’autres domaines de la science, l’adhésion se fait assez vite, même quand on se retrouve face à des théories aussi révolutionnaires que celles d’Albert Einstein. Quelque quatre ans après la publication de ses fameux articles sur la relativité, l’Université de Genève lui décerne un doctorat honoris causa. Que célèbre-t-on ici, si ce n’est un grand savant? Que célèbre-t-on ici, si ce n’est une pensée révolutionnaire?

Nommer l’âge de la Terre répond à notre désir d’identité. Parmi toutes les découvertes, lesquelles changent, selon vous, profondément le sens de notre présence au monde?
A mon sens, la théorie qui, plus que toute autre, a bouleversé notre univers, c’est celle de Darwin. A l’image d’un Dieu animé d’un grand dessein, le naturaliste anglais substitue celle de sélection naturelle, qu’on qualifiera plus tard d’«horloger aveugle». Dans une société traditionaliste, dans une Europe de la seconde moitié du xixe siècle où s’affrontent l’Ancien Régime, provisoirement restauré, et le libéralisme auquel il croit, Darwin qui, soit dit en passant, sera enseveli à Westminster avec tous les honneurs, provoque une onde de choc. Newton n’a pas ébranlé à un point pareil l’édifice spirituel, même si ses travaux portent le germe du matérialisme qui s’épanouira dans une période particulièrement faste, le Siècle des Lumières, bien trop court. Il me semble que la loi de la gravitation de Newton n’a affecté qu’une portion plus congrue de l’univers humain. Au XXe siècle, le déterminisme qu’elle implique sera détourné par la physique quantique et la théorie du chaos, si mal nommée.
La sélection naturelle de Darwin, même si elle n’est pas reçue par les «créationnistes», concerne l’origine de la vie. Elle nous touche plus profondément. En quatre milliards d’années, on passe des premiers fragments d’ADN à un être pensant, l’être humain. Darwin fait une brillante démonstration de la sélection naturelle, il ouvre la voie aux lois de l’hérédité qu’il n’a pas connues mais qu’il aurait acclamées. L’évolution de la vie sur cette Terre est une réussite incroyable. On peut dire cependant qu’elle n’a tenu qu’à un cheveu. Si, rétrospectivement, on changeait un tant soit peu la charge de l’électron ou la constante de la gravitation, l’univers serait resté un nuage d’hydrogène dépourvu de structure, et personne n’en saurait rien. Notre monde aurait basculé dans la poubelle des projets avortés.
Ceci dit, Darwin explique le comment de l’évolution, mais il ne peut répondre à la question essentielle du pourquoi. De manière générale, personne ne comprend comment s’est déclenché ce mouvement d’horlogerie si complexe qu’est l’univers, personne n’a la moindre idée de l’origine des lois qui en règlent le mouvement. La science, contrairement- à la théologie, se méfie de la finalité. Elle n’a pas besoin de Dieu comme hypothèse, conformément à la fameuse répartie de Laplace face à l’empereur Napoléon. Et pourtant, Dieu est une bien belle idée face à un univers si riche et si barbare, si abondant et si incompréhensible…


La limpidité et l’émerveillement

Qu’il évoque l’âge de la Terre ou l’origine de l’énergie solaire, François Rothen en revient toujours aux trajectoires individuelles qui ont conduit à la compréhension ou à la découverte de phénomènes demeurés longtemps de vrais mystères. Et soudain, Newton, le «dernier des magiciens», Marie Curie, l’étrangère, Luis Alvarez, le trop fin limier, prennent tout leur poids d’humanité dans une histoire à laquelle l’ancien professeur de physique de l’Université de Lausanne rend la vigueur de l’immédiateté dans un tracé non chronologique. Au passage, quelques mythes s’effondrent, mais d’autres rêves naissent, d’autres questions surgissent. La science racontée ici n’est pas celle qui avance, qui accomplit des «percées» ou des «performances», c’est une science qui sans cesse recommence, qui sans cesse revient bouleverser nos visions du monde. Car comme le dit Hamlet, qu’on ne s’étonnera pas de croiser dans les pages de François Rothen dont l’émerveillement pour les secrets de l’univers est sans fin: «There are more things in heaven and earth, Horatio, than are dreamt of in your philosophy».

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mise à jour: 01 juillet 2005