Logo EPFL
Votre titre
Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne Votre sous-titre
français | french only    Place centrale > Presse & information > Polyrama
Grand angle
Le mythe de Dédale dans l’œuvre de Jules Verne
L’ingénieur, la machine et le sort des hommes

Par Gérard Chazal,
Université de Bourgogne


La Bibliothèque centrale de l’EPFL et la rédaction de Polyrama ont organisé, le 8 juin, une journée de fête en hommage à Jules Verne, l’écrivain qui mit l’ingénieur au cœur de son œuvre pour en faire un héros mythique. Lors de cette manifestation, Gérard Chazal, spécialiste de l’histoire et de la philosophie des sciences, passionné par les rapports qui unissent robotique, informatique, neurosciences et philosophie, s’est penché sur les «drôles de machines» de l’imaginaire vernien. Une réflexion qui nous invite à un fulgurant voyage au centre du paradis et de l’enfer, donc au cœur de l’homme…


Le héros favori de Jules Verne est certainement plus l’ingénieur, inventeur et constructeur de machines de toutes sortes, que le savant proprement dit. De nombreux ingénieurs, de Cyrus Smith dans L’île mystérieuse à Thomas Roch dans Face au drapeau, en passant par Némo, James Starr et bien d’autres construisent le monde de Jules Verne1. Mais de même que les inventions de Dédale, l’ingénieur légendaire de la mythologie grecque, tantôt le libéraient et l’élevaient, tantôt se retournaient contre lui, les inventions de Jules Verne ne sont pas toujours libératrices pour l’homme. Pourquoi les techniques qui semblent être une dimension essentielle de la condition humaine – et c’est bien ce que raconte le mythe grec – jouent tantôt pour notre bien, tantôt pour notre malheur? Cette question qui surgit de l’œuvre de Jules Verne est plus que jamais d’actualité alors que l’on s’interroge sur les dégâts de toutes sortes provoqués par nos techniques, de Tchernobyl à l’explosion d’AZF en passant par les menaçantes pollutions de notre quotidien. Certes, il est habituel de présenter les romans de J. Verne comme autant d’éloges du progrès, imprégnés de l’idéologie du XIXe siècle avec ses sciences et ses techniques triomphantes. Pourtant nombre d’inventions verniennes tournent à la catastrophe.
Il n’y a certainement pas de bonnes et de mauvaises techniques, de bonnes et de mauvaises machines en elles-mêmes. Car la même machine peut être ici salvatrice, ailleurs entraîner des catastrophes. Leur destinée tient-elle à la raison ou à la folie des hommes qui les conçoivent? Est-ce affaire de mesure et de démesure? L’histoire cahotique de Dédale comme celle des inventions de Jules Verne tiennent-elles de la lutte toujours incertaine entre ce que les Grecs appelaient la métis (l’intelligence et la ruse des artifices) et l’ubris (la démesure et l’orgueil)? Là encore, la réponse manichéenne nous paraît trop simple. Jules Verne nous invite à une autre conception des techniques par lesquelles les hommes accomplissent pour le meilleur et pour le pire leur destin d’homo faber.
Dans le mythe de Dédale, on assiste à une succession de ruses techniques de la part de l’ingénieur et ingénieux héros, qui tantôt provoquent des catastrophes (naissance du Minotaure, noyade d’Icare) tantôt libèrent l’homme des contraintes, en particulier de la nature.
On retrouve donc chez Jules Verne cette alternance des machines tendues soit vers un plus d’humanité, soit vers la folie destructrice, non plus tour à tour selon l’œuvre d’un homme, mais à travers une multitude d’objets techniques, tantôt œuvre de la raison, tantôt œuvre de la déraison. L’époque croit au progrès de l’humanité par le savoir et les techniques et oublie parfois les périodes de déséquilibre dont Dédale nous avertissait. Jules Verne ne manque pas de s’en souvenir.
On peut dès lors distinguer trois sortes de machines chez Jules Verne:
1. les machines de la raison et du progrès: elles ouvrent à la découverte, améliorent la condition matérielle des hommes, augmentent sans risque la maîtrise de la nature. La locomotive à vapeur routière (La maison à vapeur), le phare (Le phare du bout du monde), les ballons (Cinq semaines en ballon, L’île mystérieuse, Hector Servadac), le canon (De la terre à la lune et Autour de la lune), les machines à communiquer (La journée d’un journaliste américain);
2. les machines qui relèvent d’une véritable folie de puissance. La machine sous-marine (Face au drapeau), le canon (Les 500 millions de la Begum), l’épouvante (Maître du monde), les montres détraquées (Maître Zacharius). Ces machines sont en quelque sorte pétries de démesure et leurs concepteurs sont toujours proches de la folie ou même franchement fous en proie à l’ubris;
3. enfin il y a les machines ambiguës qui ne sont pas néfastes en elles-mêmes mais par l’usage qui en est fait. La monstruosité n’est pas dans la machine mais dans son réalisateur et son utilisateur. Le bateau qui permet des traversées rapides et confortables des océans (Une ville flottante) devient monstrueux et démentiel dans L’île à hélice, le sous-marin de Nemo est aussi ambigu que son concepteur misanthrope accomplissant une vengeance de colonisé, mais aussi défenseur des pauvres et de ces mêmes colonisés, puis venant au secours des naufragés de l’île mystérieuse. Le phonographe qui conserve la voix, supporte la mémoire est aussi l’instrument des conduites les plus morbides (Le château des Carpates), le creusement des canaux qui ouvrent des raccourcis extraordinaires aux voyages maritimes, suggère une entreprise folle (L’invasion de la mer).

Qu’est-ce qui fait qu’une machine, dans les trames romanesque de Jules Verne, vient se ranger dans l’une ou l’autre de ces catégories?
Il serait tentant de déplacer la typologie des machines vers une typologie des hommes. Les bonnes machines sont celles des hommes bons, comme les mauvaises sont celles des méchants. Les 500 millions de la Begum oppose la bonne technique du bon docteur Sarrazin à la mauvaise technique du sinistre Schultze. Cependant l’explication est peut-être un peu simple. Ce sont les mêmes personnages du gun club qui font un canon pour explorer l’espace (version lumineuse) et celui qui, au nom du profit de quelques-uns, devait redresser l’axe de la terre au risque d’une catastrophe écologique. Comme Dédale est le même auteur de techniques libératrices et de catastrophes.
Il y a peut-être une autre façon d’interpréter les fonctions bonnes ou mauvaises, humaines ou inhumaines des machines chez Jules Verne, et c’est cette interprétation que je voudrais tenter de développer un peu. Il me semble que tout le devenir des machines chez Jules Verne repose sur des jeux d’ouverture et de fermeture. La machine doit à la fois ouvrir des possibles et s’ouvrir sur le monde sur lequel elle doit nous donner prise et se refermer en un cocon protecteur. C’est lorsque ce jeu d’ouverture et de fermeture s’enraye et que s’instaure un déséquilibre que tout dérape. Reste à préciser quel sens on peut donner aussi bien à l’ouverture qu’à la fermeture lorsqu’il s’agit de machines.
Ouvrir c’est agrandir l’horizon humain et la maîtrise technique de l’espace. Fermer c’est maintenir la cohésion d’un groupe par et pour la machine. Mais l’ouverture ne doit être ni destructrice ni constituer une dispersion. La fermeture doit constituer une protection et non un enfermement.
Si l’on veut bien admettre que de très nombreux romans de Jules Verne sont des voyages initiatiques alors, la fermeture apparaît comme l’inévitable regressus ad uterum, l’enfermement initiatique auquel la machine peut participer. D’autres éléments peuvent jouer ce rôle dans les romans de Jules Verne, mais en ce qui concerne les machines ce seront l’éléphant machine (La maison à vapeur), le sous-marin (Vingt mille lieues sous les mers), le navire dans de très nombreux romans. Il est alors évident que, si la machine après s’être refermée sur ceux qui participent de cette initiation, ne s’ouvre plus, de quelque façon que ce soit, elle devient mortifère. Elle sera ambiguë si l’ouverture exige quelque forme de violence et sa propre destruction. D’une manière générale, le retour à l’utérus (enfermement dans un abri ou dans une machine cocon, voire, pour certains personnages dans la folie) doit déboucher sur une renaissance, sinon le voyage initiatique échoue et se termine par la mort (Maître Zacharius).
Pour conclure, je voudrais montrer comment cette grille de lecture s’applique à un cas parmi les mieux connus: celui du Nautilus qui apparaît dans Vingt mille lieues sous les mers et L’île mystérieuse – l’analyse vaudrait pour beaucoup d’autres œuvres. C’est la machine ambiguë par excellence. Elle enferme les personnages: elle est à la fois prison et cocon (Annorax hésite à s’évader). Elle est ouverte sur un monde nouveau et en même temps coupe ses habitants du monde des hommes. Comme beaucoup de machines de Jules Verne, elle a une fonction exploratoire et en même temps une fonction d’enfermement. Elle est aussi le regresus des personnages, ils y meurent pour en renaître. Mais la renaissance sera violente et la machine semble, à la fin du premier roman, détruite dans le maelstrom. Deuxième roman, cette fois c’est la machine elle-même qui est prisonnière de la grotte. La libération sera celle de Némo qui retrouve de l’intérêt pour les hommes (les naufragés) mais en même temps sa fin. C’est quand, enfin, il se libère de la machine pour s’ouvrir aux autres que la supermachine (le volcan) se referme définitivement sur lui.
Jules Verne nous invite ainsi à entreprendre une réflexion sur l’usage que nous faisons aujourd’hui de la technoscience telle qu’elle s’est développée avec ses ouvertures et ses fermetures, à choisir entre l’enfermement où nous risquons de nous perdre et les libertés que nous pouvons toujours gagner.


1 Cyrus Smith (L’île mystérieuse), Némo (Vingt mille lieues sous les mers et L’île mystérieuse), James Starr (Les Indes Noires), Robur (Robur le Conquérant et Maître du monde), Dr Sarrasin et Schultze (Les 500 millions de la Begum), Thomas Roch (Face au drapeau), Schaller (L’invasion de la mer), les membres du gun club (De la terre à la lune, Autour de la lune et Sans dessus dessous), Wilhem Storitz (Le secret de Wilhem Storitz), Maître Zacharius. Ainsi, de Thomas Roch, Jules Verne écrit: «Grâce à lui des problèmes de pure théorie jusqu’alors, avaient reçu une application pratique.» bien qu’il soit fou.


Retour au sommaire

©2005 EPFL, 1015 Lausanne, tél. 021 693 22 22, mediacom@epfl.ch
mise à jour: 01 juillet 2005