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Plan rapproché
Odile Jacob: «Je vois mes livres comme des universités vivantes»

Par Barbara Fournier


Le 9 avril dernier, Odile Jacob, directrice des éditions du même nom, recevait, très émue, des mains de Patrick Aebischer un doctorat honoris causa en hommage à son engagement infatigable pour la diffusion et le rayonnement des sciences. Rencontre à Paris avec une femme chaleureuse dont la vie se confond avec l’amour des livres et le désir de comprendre et de partager.


Pour beaucoup, Odile Jacob, c’est d’abord un label, la marque apposée entre les fins contours d’un triangle rouge, sur des couvertures à fond blanc. On ne peut que s’étonner de cet effacement lorsqu’on rencontre la nouvelle docteur honoris causa de l’EPFL, belle femme fine et racée, dont les yeux, le phrasé et le geste témoignent d’emblée d’une intensité peu ordinaire. On ne peut que s’étonner, et pourtant on aurait tort, car Odile Jacob est une femme secrète qui se tient volontairement loin des battages médiatiques et publicitaires. Au goût des mondanités parisiennes, elle préfère cent fois la saveur des idées et l’assiduité à une œuvre dont elle sait bien qu’elle est chaque jour à recommencer.

L’échange en pierre de touche
Parlez-lui d’elle et elle voudra parler de vous, car elle nourrit une passion sans mélange pour le regard de l’autre, pour cet échange dont elle fait sans doute la pierre de touche de sa vie comme elle l’a fait de son projet éditorial. Et avec plus de deux mille titres publiés à ce jour, Odile Jacob en a suscité, des rencontres qui comptent, de François Mitterrand à Mikhaïl Gorbatchov et Bill Clinton, de Jean-Pierre Changeux à Boris Cyrulnik, de Claude Lévy-Strauss à Georges Charpak. Mais elle demeure aussi discrète sur «ses auteurs» que sur elle-même. Ce dont elle avoue volontiers se réjouir, en revanche, c’est de pouvoir porter leur parole plus loin, de contribuer à repousser un peu plus les frontières des connaissances, de rendre accessibles à un large public des thèmes de la recherche, dont certains seraient largement demeurés méconnus. La grande majorité des ouvrages qu’édite Odile Jacob sont des ponts jetés entre les questions de toujours et les éclairages qu’en apporte l’état de l’art des savoirs. «J’ai toujours voulu éditer des livres qui soient des universités vivantes», répète-t-elle en insistant sur l’adjectif, incapable qu’elle est de dissocier une seule seconde amour du savoir et passion de la vie.

L’éducation et la science contre la pauvreté
Devant les interrogations qui saisissent ses concitoyens à l’heure du référendum sur la Constitution européenne, l’éditrice s’inquiète: «Nous vivons dans une ère de profonde confusion, de perte générale de sens. On évolue dans un discours cousu de préjugés et de formules à l’emporte-pièce, et tout se réduit à des intrigues, à de toutes petites ambitions personnelles. Où sont les débats? Où sont les vrais échanges d’idées et d’opinion? Il faut résister à cette dérive de la non-pensée, conserver à tout prix cette exigence du contenu sans laquelle il n’y a plus d’émancipation, où s’évanouit la vraie liberté de choisir et d’agir, où s’efface l’espace public.»
En conclusion de son allocution – très remarquée – le jour de la Magistrale, à l’EPFL, Odile Jacob avait exprimé sa profession de foi en quelques mots: «Face à la complexité des défis auxquels notre monde est confronté, face aux défis de la pauvreté, voire de la détresse économique d’une grande partie de l’humanité, face aux défis de la montée des fondamentalismes, seules l’éducation et la science, l’éducation à la science et par la science, peuvent mettre chaque peuple à égalité de chances avec tous les autres. C’est la science et l’éducation qui créeront les conditions du développement économique et qui donneront à chacun et à tous à la fois les moyens de réussir et les conditions de la véritable liberté de l’esprit.»
Peut-être que ce qui impressionne le plus chez cette cavalière solitaire, c’est la construction résolue d’une vie en résonance avec ses convictions profondes, sans crainte d’affronter ce que d’autres considèrent comme impossible. En se jetant, seule et à corps perdu, dans l’édition, il y a dix-huit ans de cela, Odile Jacob n’écoute personne à part son mari, Bernard Gotlieb, qui l’encourage dans cette odyssée-. Même son grand-père qu’elle adore, self-made-man accompli, tente de la dissuader de cette «voie dangereuse».

Dans un environnement à dominante masculine
«Je devais résoudre un paradoxe: mener à bien un projet intellectuel que j’avais rédigé d’un seul trait en quatre-vingts pages et ne pas me rompre le cou en tant que chef d’entreprise, dans un vorace petit monde d’hommes qui ne fait de cadeau à personne.» Mais le confort n’est pas fait pour cette jeune femme qui a été élevée à l’école de la suprême exigence, la danse classique. Une école qui a sans doute aussi contribué à cette recherche inquiète de la perfection qui affleure à tout instant dans ses mots.
Exister, pour Odile Jacob, cela veut dire bâtir une œuvre avec une détermination que la présence immense d’un père prix Nobel de médecine et de trois frères n’a pu qu’aiguiser au cours des années formatrices. Cet environnement à dominante masculine aura sublimé chez Odile, par effet de contraste, la conscience de sa féminité et une volonté d’influer sur le cours de la réalité en des termes qui – dans sa famille comme dans beaucoup d’autres – appartiennent davantage au monde des hommes qu’à celui des femmes.

Une petite plaque en bas de la maison
Mais quand elle entre en indépendante dans l’édition, par la petite porte, «tout se résumait à quatre murs, à une demi-secrétaire et moi-même, ainsi qu’à une plaque au bas de la maison pour signaler notre existence», Odile a déjà derrière elle un cheminement atypique. A l’Université de Harvard et à l’Institut Rockfeller à New York, quelque temps plus tôt, elle préparait une thèse sur l’acquisition des concepts et des connaissances chez l’enfant en les comparant à celle des grands singes.
«J’étais fascinée par l’évolution du cerveau humain et animal. La psychologie cognitive et la psycholinguistique ouvraient des pistes de réflexion passionnantes. Si j’étais restée aux Etats-Unis, j’aurais entrepris une carrière dans la recherche, bien consciente qu’il y avait au moins pour quarante ans de travail devant moi! Mais le destin en a voulu autrement».
Pour des raisons familiales, Odile rentre à Paris. Dans son pays d’origine, les domaines de recherche qu’elle a explorés outre-Atlantique sont méconnus. Pour la jeune femme, la question est simple: comment poursuivre son projet intellectuel dans une France qu’elle trouve singulièrement fermée au débat et aux idées venues de l’extérieur?
De cette interrogation va naître le projet éditorial qui trouvera sa concrétisation pleine et entière dans la naissance des Editions Odile Jacob. Un projet ambitieux, unique en son genre, dédié aux avancées scientifiques qui bouleversent nos sociétés en les présentant sous une forme accessible à un large public et en les inscrivant dans l’histoire qui est véritablement la leur, l’histoire de la culture. L’éditrice veut aussi faire mieux connaître les meilleurs savants français sans jamais cesser d’élargir le spectre des collaborations avec le monde anglo-saxon, car c’est bien l’ouverture qui garantit «la meilleure défense de la science française à l’étranger».

L’âme combative et une mèche blonde
«Etre éditeur est un curieux métier, dit-elle en souriant. Il ne s’apprend nulle part et les gens s’imaginent que nous restons assis à attendre que les manuscrits arrivent, prêts à imprimer, sur notre table. Dans la réalité, tout est bien différent. Il faut souvent aller convaincre des chercheurs qui ont tant d’autres choses à faire qu’à écrire un livre, surtout un livre destiné à des non-spécialistes. Il faut les guider dans cette entreprise particulière qui aboutit à un ouvrage dans lequel des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de lecteurs, se plongeront pour le plaisir de découvrir, de comprendre et de s’interroger. Cette rencontre avec le public suppose à chaque fois un travail intense au plus profond des textes des auteurs, pour rendre une pensée exigeante, à la fois limpide et attrayante».
Au 15 de la rue Soufflot, les idées foisonnent et se concrétisent. Déjà de nouveaux projets bourgeonnent. Odile Jacob prévoit le développement de logiciels d’enseignement des sciences pour familiariser les enfants le plus tôt et le mieux possible aux joies de l’apprentissage du savoir. Même si le multimédia se développe à grande vitesse, l’écrit demeure encore et toujours au cœur de sa vocation d’éditrice et d’intellectuelle. Une phrase de la docteur honoris causa aura particulièrement ému l’assemblée de l’EPFL: «C’est notre devoir à tous, plus que jamais d’encourager la lecture, le règne de l’écrit, pour éviter que notre société ne produise que des analphabètes, adonnés à la violence, incapables de raisonner.»
Elue femme d’affaires de l’année, en 1995, Odile Jacob appartient à ce cercle restreint de cheffes d’entreprise dont on dit volontiers qu’elles sont des battantes. Et il est vrai qu’il faut une âme combative pour survivre dans ce marché tendu où la diffusion d’une pensée, aussi noble soit-elle, subit inexorablement les lois du marché. Comme elle le dit elle-même: «Il ne faut jamais lâcher, il faut y croire, car dans l’édition, personne ne vient jamais vous prendre la main en cas de défaillance. Bien au contraire.»
Une mèche blonde tombe sur son épaule. Elle la remet en place dans sa coiffure, et demande: «Ne trouvez-vous pas qu’il manque tellement de gentillesse dans ce monde? Pourtant, c’est bien de gentillesse dont nous avons tous tellement besoin.»
Nous traversons la place Maubert en direction du Jardin du Luxembourg. On parle d’autres aventures en écriture. Sous le soleil de l’après-midi, l’énergie inépuisable qui habite Odile Jacob révèle alors mieux ses nuances. Elles ont la couleur de la douceur et de la rêverie.


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mise à jour: 01 juillet 2005