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Focus novus
Le Beau sous le regard humain et l’œil de la machine

Par Claudia Santucci
Licenciée ès Lettres


«La contemplation,
c’est suspendre le temps
à coups de beauté»

Delphine Lamotte, auteure


Raffinement dans l’habillage, perfection esthétique et jugement humain compteront parmi les préoccupations à venir de quelques scientifiques du Laboratoire de production microtechnique de l’EPFL. Louis-Séverin Bieri – membre du «Groupe Vision» de ce même laboratoire – a poussé la porte de la haute horlogerie pour y découvrir un monde où luxe et prestige riment bien souvent avec manufacture. Ambitieux et audacieux, le projet de ce jeune chercheur risque donc d’animer les esprits de l’univers horloger: introduire de la technique informatique dans une activité considérée jusqu’ici comme l’apanage exclusif du savoir-faire humain. Il nous présente, le temps d’une rencontre, un système permettant de quantifier et objectiver la sensibilité mise en jeu lorsque l’être humain émet un jugement d’appréciation dans le contrôle esthétique d’une pièce.


La distinction du luxe dans la haute horlogerie repose sur de nombreux critères de qualité. Parmi eux se trouvent les aspects mécaniques – le nombre et type de complications par exemple (à savoir toute fonction autre que celle indiquant l’heure comme une sonnerie, un chronographe, un réveil…) – et l’enveloppe extérieure notamment. Dans la conception d’une montre haut de gamme, une attention toute particulière est en effet systématiquement réservée à l’esthétique. Au premier regard, l’ensemble constitué par le cadran et le boîtier peut provoquer l’étincelle comme le rejet, le but du concepteur étant, bien sûr, d’arriver au crépitement qui attisera ensuite l’intérêt pour le trésor mécanique contenu à l’intérieur de cet écrin et, plus tard, sa convoitise.

Habillage, satinage, repassage…
Louis-Séverin Bieri a bien compris l’importance de l’enjeu esthétique au cœur de la production horlogère. La parure sur laquelle il a jeté son dévolu n’est autre que l’habillement des montres de luxe – les surfaces brossées et satinées plus précisément – et a voulu en savoir un peu plus. Il a d’une part cherché à comprendre comment cette branche de l’industrie travaille sur l’élégance de ses produits, puis comment l’on peut définir une notion aussi subjective que la beauté et finalement le contrôle qu’il est possible d’avoir sur celle-ci. Dans son projet de recherche, mené sous la direction du professeur Jacques Jacot, Louis-Séverin Bieri se pose la question suivante: «Comment objectiver et quantifier une valeur aussi subjective que la perfection esthétique?» La tâche à laquelle il s’attèle se révèle pour le moins ardue: comprendre le fonctionnement du regard humain – seul pour l’instant, en mesure de définir, lors d’un contrôle visuel pointu des surfaces métalliques externes, si une pièce peut ou non quitter l’atelier pour aller garnir de luxueuses vitrines illuminées – et développer, sur cette base, un système pouvant exécuter ce contrôle selon des mécanismes rationnels différents, arrivant toutefois au même résultat. «D’autres s’y sont cassé les dents…» révèle-t-il, mais le défi ne semble toutefois pas l’effrayer. «Ce qui est important pour nous, c’est d’intégrer l’industrie horlogère dans cette recherche, notre but étant d’arriver à produire un appareil aussi simple que possible dans son maniement et dont les contrôleurs qualité d’une entreprise puissent se servir dans leur activité quotidienne. Mais attention, s’empresse-t-il de préciser, quantifier ne signifie pas remplacer le jugement humain, car ce qui distingue l’horlogerie de luxe d’une gamme moins prestigieuse, c’est également le savoir-faire humain. Robotiser un travail manuel minutieux reviendrait en quelque sorte à dépouiller une marque de son cachet et de son prestige. Par ailleurs, l’objectif de cette recherche n’est absolument pas d’enseigner à produire de la qualité, mais de développer plutôt des outils permettant d’objectiver cette dernière.»

Sous le regard affûté…
Comprendre la genèse d’un tel projet nécessite un retour au contexte initial, à savoir l’atelier où s’effectue le dernier passage de la montre, visant au contrôle esthétique, afin de découvrir les gestes que l’on y produit. «En terminologie horlogère, cette phase est nommée le visitage» explique Louis-Séverin Bieri, qui a pris le temps d’observer avec attention cette activité. «Il s’agit d’un travail méticuleux, poursuit-il, pendant lequel les pièces sont examinées sous un éclairage puissant. Ce contrôle est très rarement statique. En la faisant pivoter, la montre reçoit de la lumière sous plusieurs angles rendant ainsi visibles différents aspects de la surface. Cette tâche repose uniquement sur le regard attentif du visiteur ou de la visiteuse qui veille à l’harmonie de l’ensemble, traque la moindre griffure ou autre petite imperfection dans la texture ou la couleur des surfaces satinées. Ce travail minutieux, dont l’expérience s’acquiert au fil du temps, après avoir obtenu à son actif l’examen d’innombrables pièces, nécessite une dose de sensibilité, avec tout ce que cela comporte de subjectivité. Dans ce sens, il est également important de souligner que chaque marque horlogère possède des critères de beauté et de perfection qui lui sont propres et dont le visiteur ou la visiteuse est investi(e) lors de son contrôle.» Mais quels sont ces critères d’évaluation, serait-on tenté de demander? Que regarde-t-on exactement lors de cet examen? Un autre expert constaterait-il les mêmes défauts? «La personne chargée de ce contrôle détermine si la pièce est conforme ou non conforme, mais n’est pas toujours en mesure de motiver son choix, ce qui peut d’ailleurs être parfois source de conflit entre clients et fournisseurs, deux parties n’ayant pas toujours la même notion de perfection esthétique.» C’est autour de ce constat qu’a commencé la réflexion au cœur de cette recherche.

Raffinement esthétique passé au crible fin…
Dans la deuxième phase du projet, Louis-Séverin Bieri a demandé à diverses entreprises de produire un échantillonnage de surfaces brossées – des plaquettes métalliques – parmi lesquelles des pièces dites conformes, à savoir qui respectent les critères de perfection esthétique dictés par cette même entreprise, et des pièces non conformes. «Nous avons ensuite observé, inspecté et analysé de manière pointue ces échantillons dans le but de comprendre d’une part quel a été le processus de réflexion lors du jugement, et de délimiter d’autre part différents critères propres à caractériser ces plaquettes. A la suite de cela, nous avons finalement réussi à définir un système de classification des surfaces examinées.»
Ces données ont permis de développer un premier appareil de laboratoire. L’approche utilisée dans sa réalisation suit un système opto-électronique entraîné par apprentissage. En d’autres termes, il s’agit d’un dispositif travaillant avec plusieurs caméras associées à un certain type d’éclairage qui intègre des informations quantifiées. Le mécanisme d’utilisation paraît de prime abord assez simple. «On présente un échantillon simultanément à un système opto-électronique et à un expert humain. L’expert va produire un jugement humain de conformité – indiquer si la pièce est esthétiquement adéquate ou non – et l’appareil va traiter des données informatiques de cette même pièce et fournir des informations quantifiées qui répondent à la question sous-jacente suivante: «Quels critères objectifs de la surface ont déterminé sa conformité: la couleur? la brillance? l’orientation des lignes du polissage?» Ces données sont apportées sous forme chiffrée et peuvent par conséquent être traitées informatiquement, contrairement au jugement humain. L’appareil à développer fera le lien entre les deux jugements en calculant des paramètres précis. Il dira non seulement si la pièce est, selon les critères qui lui auront été préalablement dictés, esthétiquement conforme, mais précisera également à quel pourcentage de conformité cette dernière a été réalisée. Le regard humain travaille d’une manière, l’appareil travaillera différemment pour arriver néanmoins au même résultat, tout en faisant ressortir, en plus, d’autres propriétés de la pièce, indécelables à l’œil nu.» Les résultats sont aux yeux des chercheurs plus que satisfaisants: «Le système développé en laboratoire est arrivé dans 83 % des cas au même résultat de conformité que l’expert humain. Ce taux de réussite nous encourage, bien sûr, à poursuivre les recherches sur le sujet de la classification imitant le comportement humain.»

Un robot aux commandes?
Le développement d’un tel appareil et son utilisation dans l’industrie horlogère peut susciter de vives émotions. La crainte qui surgit et la question qui se pose étant de savoir s’il s’agit là d’un moyen de supprimer à long terme une fonction exercée par l’être humain dans les métiers de l’horlogerie. A cette question, Louis-Séverin Bieri, conscient que la production en manufacture contribue au label qualité des produits de luxe, répond par la négative avec forte conviction. «Notre projet consiste certes à concevoir un système capable de reproduire un jugement esthétique semblable à celui apporté par l’œil humain, mais il ne pourra jamais le remplacer complètement. Cet appareil travaillera avec le visiteur ou la visiteuse dans le but non pas de se substi-tuer à lui ou à elle, mais d’arriver à la conjugaison parfaite de ces deux entités. Son utilisation s’effectuera par apprentissage, ce qui signifie que chaque entreprise devra préalablement lui enseigner à reconnaître les critères de qualité et les canons esthétiques qui lui sont propres. L’intérêt d’un tel système réside dans la personnalisation et l’adaptation de la technique à chaque situation. En se mettant d’accord sur des critères quantifiables, fournisseurs et clients devraient ainsi éviter des conflits et des pertes financières liées notamment à des retours de commandes.»
Le laboratoire de microtechnique n’a donc pas encore développé de robot capable de s’émouvoir devant la grâce, inquantifiable, elle. Entre la brosse et le satin, le polissage et le rhabillage, la robe au centre de l’attention, toute brillante et élégante qu’elle soit, demeure ici une confection en verre et en métal. L’essayage auquel s’adonne Louis-Séverin Bieri se limite, pour l’instant du moins, aux surfaces satinées de prestigieuses créations horlogères, cela ne fait aucun pli…


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mise à jour: 01 juillet 2005