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Focus novus
Le diagnostic précoce du cancer de la vessie passe par une molécule extralucide

Par Barbara Fournier


Deux cent mille nouveaux cas de cancer de la vessie se déclarent chaque année dans le monde occidental. Or, cette maladie, particulièrement agressive, est souvent difficilement détectable à un stade précoce, ce qui entraîne, à terme, la mort de près d’un quart des patients. La molécule mise au point à l’EPFL, par l’équipe de photomédecine du professeur Hubert van den Bergh et du docteur Georges Wagnières, est présente depuis ce printemps sur le marché européen. Elle améliorera nettement le diagnostic précoce de ce type de cancer et facilitera le choix de la thérapie.

Une lumière de fin du jour tombe de la baie vitrée, sublimant les couleurs des deux planètes mystérieuses qui flottent sur le fond noir de l’écran. Mais si l’on a bien devant nous un petit morceau de l’univers, c’est au nôtre qu’il se réfère et s’il s’agit bien de surveillance, ce n’est point d’astronomie dont il est question ici, mais d’anatomie. Les «planètes» sont des vessies porteuses de tumeurs malignes, aussi visibles à l’œil nu que des petits lacs de feu.
C’est en 1984 que le professeur Hubert van den Bergh, chimiste notamment spécialisé dans les technologies du laser, commence ses recherches sur la photodétection et la thérapie photodynamique des cancers, en collaboration avec le professeur Philippe Monnier, du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Le professeur EPFL se souvient: «Nous travaillions dans une ambiance amicale très informelle, tout à fait différente de celle que le monde de la recherche connaît aujourd’hui. Nous évoluions dans un champ exploratoire extrêmement libre qui nous faisait recourir à des moyens de fortune pour tester nos intuitions». Mais les intuitions étaient bonnes si l’on en juge par les nombreuses applications qui sont nées depuis lors dans le domaine du diagnostic par imagerie de fluorescence et qui ont donné au groupe de photomédecine de l’EPFL une renommée internationale.

Une nouvelle molécule et un appareillage restreint
La santé de l’environnement comme celle des êtres humains est un sujet qui a toujours fasciné Hubert van den Bergh. Il avoue son humilité devant ce qui constitue une découverte: «Dans ce métier, il faut une succession de hasards heureux pour que l’on débouche sur ce quelque chose qui nous donne la satisfaction d’avoir contribué, même si c’est pour une part infime, à l’amélioration de la qualité de vie. Et c’est pour moi cette contribution minime qui fait sens quand on consacre son existence à la recherche.»
Son plus récent motif de satisfaction porte un nom difficile: l’hexylaminolevulinate (HAL). C’est la molécule qu’Hubert van den Bergh, Georges Wagnières et leur équipe ont développée pour permettre un diagnostic très précoce du cancer de la vessie. Les études ex vivo et cliniques ont été conduites en collaboration avec les équipes des professeurs Kucera de l’Université de Lausanne et Jichlinski, du Service d’urologie du CHUV. Cette recherche a notamment été soutenue par la Fondation suisse de la recherche scientifique (FNS) et par la Commission suisse pour l’innovation et la technologie (CTI).
Depuis ce printemps, cette substance est commercialisée, sous licence, par la firme norvégienne Photocure ASA: Baptisée Hexvix®, elle est désormais disponible dans vingt-sept pays européens. De plus, les études cliniques visant à l’approbation de la Food and Drug Administration sont en phase décisive aux Etats-Unis.
Hubert van den Bergh voit dans ce feu vert de l’Europe la consécration d’un produit breveté qui s’avère, dans l’état de l’art actuel, sans concurrent réel. Mais qu’a-t-elle donc de si spécial, cette nouvelle molécule? Directement injectée dans la vessie, sous un faisceau de lumière violette, elle rend les tumeurs fluorescentes – quelle que soit leur taille, y compris celles qui demeurent invisibles lors d’un contrôle conventionnel. Il ne faut donc au médecin qu’un appareillage restreint, composé d’une caméra endoscopique dont la source lumineuse est bleue (et non blanche, comme c’est le cas habituellement) et d’un filtre placé devant la caméra pour faire ressortir le rouge, couleur par laquelle les carcinomes se distinguent. Cette parfaite visibilité permet ensuite de faciliter le choix thérapeutique le plus approprié en fonction de la tumeur détectée.

Sur la piste de la lueur rouge
Pour comprendre comment les chercheurs ont réussi à développer cette molécule extralucide, il faut remonter à une molécule naturelle qui intervient à l’avant-dernier stade de la synthèse de l’hémoglobine: la protoporphyrine ix. Cette molécule a une particularité très intéressante: elle est fluorescente. Mettez-la sous une lumière bleue et elle vous répondra en émettant une lueur rouge. Voilà déjà de quoi émoustiller l’intérêt de spécialistes en photodétection. Dès que survient un atome de fer à qui elle ouvre son cœur, la protoporphyrine ix perd son pouvoir de fluorescence. Elle devient alors l’hème de l’hémoglobine et lui donne sa couleur rouge. Mais un autre scénario se produit dans certaines cellules cancéreuses, notamment dans la vessie. Dans ces cellules en croissance accélérée, la protoporphyrine ix s’accumule, l’incorporation d’atomes de fer ne parvenant plus à transformer sa surproduction. Du coup, la concentration de la molécule est plus élevée, mais pas en quantité suffisante pour être utilisable en terme de diagnostic. Mais les fins limiers de la recherche flairent là une piste qu’ils ne lâcheront plus.
Ils décident de doper encore plus les cellules cancéreuses en molécules fluorescentes en leur fournissant un apport accru en acide aminolevulinique, substance nécessaire à la synthèse de la molécule fluorescente. Pour permettre l’accès de cet acide au cœur des cellules, directement dans le cytoplasme, le groupe de l’EPFL a eu l’idée de recourir à un «passeur», une chaîne d’hydrocarbures dont il a encore fallu déterminer la longueur et la concentration idéales. Le nouveau précurseur ainsi créé, l’hexylaminolevulinate (HAL), contraint les cellules à produire un surplus massif de molécules fluorescentes jusqu’à atteindre une intensité recherchée. «Ce processus chimique, indique le professeur, ne représente aucun danger pour la santé du patient, car ces molécules sont évacuées naturellement dans les 24 heures. En revanche, ce procédé assure une fiabilité diagnostique nettement plus grande qu’auparavant. Avec la technique que nous avons élaborée, même les lésions tumorales planes, qui étaient souvent indétectables, peuvent être visualisées et détruites facilement et intégralement. Les tests cliniques nous ont montré que le risque de récurrence a fortement diminué, ce qui réduit à son tour la probabilité de métastases distantes ou locales.»
«Les résultats d’une telle recherche, poursuit Hubert van den Bergh, aussi fascinants soient-ils, ne trouveraient malheureusement pas d’applications immédiates si le transfert de technologie, mené à bien par Georges Wagnières avec l’aide du Service des relations industrielles de l’EPFL, n’avait pas été réalisé de façon adéquate. C’est pourquoi une demande de brevet a été déposée pour cette formulation et un accord de licence pour la fabrication et la commercialisation de cette molécule a été passé avec la société norvégienne PhotoCure ASA.»
Dans le crépuscule orangé, une envolée lyrique serait probablement de mise, mais ce n’est pas à proprement parler le genre de celui qu’on appelle ici familièrement «VDB». Il éteint son ordinateur et prend sa veste. Il sourit: «Tout ça, je vous dis, c’est 99 % de chance et de transpiration!» Mais ce que l’on retient surtout, c’est l’espoir qui ne se compte pas, ni ne se modélise et qui tient sur la surface d’une molécule très perspicace…


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mise à jour: 01 juillet 2005