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Dossier
Le cerveau illusionniste: rien n’est plus évident que soi

Par Grégoire Jotterand


Le cerveau est un formidable prestidigitateur. Ses tours de passe-passe demeurent le plus souvent inaperçus. Rien ne semble plus évident et naturel que de faire corps avec soi-même. Les expériences extracorporelles bouleversent cette idée. En les étudiant, le chercheur à l’EPFL Olaf Blanke contribue à dévoiler quelques tours du cerveau.


«Comment le soi, identifié comme le sujet de nos expériences, se construit-il à partir de notre perception corporelle et comment le cerveau se représente-t-il notre corps forment les grands thèmes de recherche de notre laboratoire», précise Olaf Blanke. «Les phénomènes les plus difficiles à expliquer sont souvent ceux qui nous semblent les plus normaux», ajoute le chercheur nommé il y a plus d’un an professeur assistant tenure-track en sciences cognitives à la Faculté des sciences de la vie.
Une méthode éprouvée pour comprendre les phénomènes habituels consiste à observer ce qui change quand les choses ne se passent pas normalement. Exemple historique: à la suite d’un traumatisme crânien, M. Le Borgne ne sait plus prononcer que la syllabe «tan». Sa compréhension de la langue est pourtant intacte. La dissection de son cerveau après sa mort survenue en 1861 révèle une petite lésion cervicale située dans l’aire dite de Broca. On en déduit que cette région du cerveau joue un rôle dans l’articulation des syllabes.

Trois temps, deux mouvements
Existe-t-il également une région du cerveau plus impliquée dans le sentiment d’unité spatiale entre le corps et le soi? Parce qu’elles la bouleversent, les expériences extracorporelles (ou OBE pour «out of-body experience») montrent que notre perception habituelle du soi et du corps n’ont rien d’évident. C’est le fruit de processus cérébraux complexes, qui échappent à notre attention.
Olaf Blanke décompose les OBE en trois temps et deux mouvements: «Les personnes ont l’impression de se désincarner (localisation du soi hors du corps), de se retourner et de voir le monde de haut, de distinguer leur corps de cette perspective en hauteur.» A titre d’exemple, il cite ce témoignage: «J’étais dans mon lit et sur le point de m’endormir lorsque j’ai eu la très nette impression de me trouver au niveau du plafond et de regarder vers le bas, mon corps dans le lit.»

Une personne sur dix
Les OBE se distinguent des expériences de mort immi-nente (EMI), beaucoup plus complexes. Mais elles en font souvent partie.1 Les témoignages d’expériences extracorporelles se sont multipliés depuis la publication il y a plus d’un quart de siècle des premiers ouvrages rendant compte de manière systématique des EMI par le médecin Raymond Moody. Les OBE ne sont plus un sujet tabou. Il suffisait d’évoquer le thème de cet article pour recueillir inopinément le récit d’expériences extracorporelles vécues durant une opération sous narcose ou lors d’un simple massage.
La communauté scientifique estime qu’une personne sur dix vit un jour ou l’autre une OBE. Celle-ci se présente comme un phénomène culturel invariant, connu de tous les peuples et civilisations. De multiples facteurs peuvent la déclencher: une forte fatigue, une anxiété subite, le fait de se réveiller tôt après une narcose, une déprivation sensorielle telle qu’on peut la vivre dans un environnement monotone, lors d’une randonnée par temps gris sur un sommet enneigé. Les recherches sur les OBE demeurent pourtant rares. Ces expériences sont difficiles à étudier en raison de leur apparition spontanée, de leur courte durée et de leur rareté dans la vie d’un sujet sain.

La jonction temporo-pariétale
Les OBE se rencontrent également chez les personnes souffrant de migraine, de crises d’épilepsie ou de certaines lésions vasculaires cérébrales. Ces patients neurologiques peuvent vivre des expériences extracorporelles de manière répétitive, parfois sous forme de courtes successions. Olaf Blanke et son équipe ont suivi récemment plusieurs de ces malades. De nos jours, il n’est évidemment plus nécessaire d’attendre le décès d’un individu pour scruter son cerveau. Olaf Blanke observe les processus neuronaux impliqués dans les OBE grâce à des techniques de neuroimagerie.
L’analyse des lésions de plusieurs patients subissant des OBE a mis en évidence dans chaque cas l’implication d’une région du cerveau située à l’intersection entre le lobe temporal et le lobe pariétal, nommée la jonction temporo-pariétale (TPJ). Durant une expérience, la TPJ droite d’une patiente a été stimulée électriquement. Cette personne a vécu plusieurs OBE au cours de l’intervention, quand elle regardait droit devant elle, sans fixer son regard sur un objet. Quand elle portait son attention sur ses bras ou ses jambes qui étaient tendus, elle devenait victime d’illusions différentes, voyant ses membres soit raccourcir, soit bouger alors qu’ils étaient immobiles.

Hallucinations autoscopiques
Des observations étonnantes montrent également que des dysfonctions cérébrales similaires peuvent favoriser aussi bien l’apparition d’OBE que celle d’hallucinations autoscopiques (vision de son double) selon la position du patient. Allongée sur le dos, la même personne a plus de chance de vivre une OBE, debout ou assise, de voir son double avec le sentiment d’une conscience demeurée à l’intérieur de son corps. Parfois la personne ne sait dire si elle se situe davantage dans son double ou dans son corps. L’importance de la position de départ suggère que les sensations tactiles et proprioceptives influencent aussi bien les OBE que les hallucinations autoscopiques.
Plus généralement, les constatations réalisées auprès des patients neurologiques montrent que les illusions multisensorielles (vision du raccourcissement ou du mouvement de membres, membres fantômes) ou vestibulaires (élévation, rotation) peuvent partager des mécanismes anatomiques similaires. Se fondant sur ces résultats, Olaf Blanke émet l’hypothèse suivante pour expliquer les OBE: elles sont liées à l’intégration ratée des informations sensorielles par le cerveau. 2

De la cohérence avant tout
En effet, pour créer une représentation consciente de notre propre corps, notre cerveau mesure la pertinence des informations reçues des différentes sources sensorielles et les intègre. Ce qui importe est de nous livrer une image cohérente. Par exemple, les informations proprioceptives peuvent être négligées si elles entrent en concurrence avec les données visuelles, vestibulaires et tactiles concernant la position et le mouvement du corps. Parfois des inputs sensoriels ne se laissent pas facilement mettre de côté. Cette résistance peut provoquer l’apparition de deux représentations concurrentes du corps.
L’échec de l’intégration des informations proprioceptives, tactiles et visuelles du corps peut ainsi nous amener à voir notre corps dans une position (sur le lit) qui ne coïncide plus avec celle où nous nous ressentons (sous le plafond). Un dysfonctionnement vestibulaire supplémentaire explique l’impression de sortir de son corps et la perspective en hauteur typiques au cours des OBE.

En quête de soi
Le modèle proposé par Olaf Blanke pour expliquer les expériences extracorporelles permet d’avancer dans l’étude neuroscientifique du soi. Plusieurs phénomènes, ou tours du cerveau, liés à cette recherche défient encore les neurologues. Ainsi en est-il de la distinction entre soi et autrui, de la perception du mouvement ou de l’appréhension de la perspective. Même si de nombreuses aires corticales sont impliquées, les données de neuroimagerie récentes citées plus haut suggèrent que la TPJ joue un rôle clé dans la formation de la conscience corporelle et dans le traitement du soi.
Pourra-t-on jamais expliquer biologiquement le bon-heur intense qui accompagne parfois une personne au cours d’une OBE ou d’une EMI? La neuropsychologie saura-t-elle dire un jour pourquoi tant d’êtres humains bouleversés par ces expériences décident de changer de valeurs et le cours de leur vie? Les processus neuronaux défilent sur les écrans des appareils de neuroimagerie comme les partitions d’une musique qui nous échappe.


1 Moody, Dr Raymond: La Vie après la Vie, Editions Robert Laffont, 1977, p. 44.

2 Blanke, Olaf; Arzy, Shahar: «The Out-of-Body Experience: Disturbed Self-Processing at the Temporo-Parietal Junction», in The Neuroscientist 11(1): 16-24, 2005, Sage Publications.



Pour en savoir plus:
«Perception and experience of the self in autoscopic phenomena and self-portraiture», Olaf Blanke, Schweizer Archiv für Neurologie und Psychiatrie, sur le site http://actualites.epfl.ch dans la revue de presse du 6 mai 2005


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mise à jour: 01 juillet 2005