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Grand angle
L’eau, poison du nouveau siècle?

Par Fabien Gigon et Léon Berger,
étudiants EPFL en 4e année de mécanique


Le titre de la conférence-débat qui s’est déroulée le 14 avril 2005 à l’EPFL est sans détour. Cette manifestation, organisée par Ingénieurs du Monde et à l’initiative des deux étudiants cosignataires de cet article, a mis en évidence une réalité qui nous promet, à terme, quelques mauvaises surprises. L’eau des pays industrialisés est désormais malade de nos médicaments et de nos modes de vie.


Il existe de nombreuses substances organiques problématiques dans l’environnement, comme les pesticides. Mais nous avons choisi de nous focaliser sur les médicaments – au sens large du terme, c’est-à-dire en incluant des substances comme les antibiotiques et les hormones – ainsi que les produits d’hygiène. Cela fait cent cinquante ans à peine que l’on synthétise les molécules organiques: auparavant, on ne savait que les extraire des produits naturels. Mais il y a une différence entre un produit de synthèse et un produit naturel. Dans sa présentation, le professeur EPFL Claude Friedli a recouru à une métaphore parlante: pourquoi un brin d’herbe pourrit-il plus facilement qu’un arbre? Tout simplement parce qu’il est fait pour ça. C’est exactement ce qui se passe avec les molécules chimiques. Pour reprendre l’analogie, le chimiste a eu pour mission de «fabriquer des arbres», c’est-à-dire des molécules faites pour rester stables! Elles sont donc programmées pour être peu biodégradables, ce qui a des conséquences sur l’environnement. Alors comment détruire ces médicaments? Vaut-il mieux agir avant que le médicament ne soit consommé? Comment garder le bénéfice des médicaments sans polluer notre écosystème? Le problème est complexe et nécessite un nouvel équilibre entre les acteurs techniques, sociaux et économiques.
Au cœur de cet équilibre, il y a le consommateur. C’est lui qui demande, consomme, métabolise et rejette les substances incriminées. Parmi ces dernières, les médicaments ont précisément été créés pour répondre à ses besoins en santé. Mais le consommateur a-t-il impérativement besoin d’antibactériens dans tous ses savons? Comme le rappelait Riccardo Petrella lors de la conférence d’ouverture, l’eau est le miroir de notre société. En véhiculant les résidus de nos produits pharmaceutiques, l’eau nous interroge: avons-nous besoin de tous les produits pharmaceutiques que nous consommons? Ne sommes-nous pas habitués à tuer les mouches au canon? Notre mode de vie ne devrait-il pas être remis en question? Cosmétiques et autres produits pharmaceutiques agissant comme des œstrogènes menaçant à long terme la fertilité, ne pourraient-ils être utilisés plus judicieusement? Ces questions relèvent de la responsabilité individuelle et les réponses à cette pollution passent par la sensibilisation et l’éducation.
Mais le consommateur n’est pas seul responsable. Techniquement, on peut agir au niveau des stations d’épuration. Mais d’un point de vue économique, donc politique, les initiatives individuelles sont peu valorisées sinon découragées, même si l’investissement nécessaire est dérisoire, comme en témoignait l’un des responsables de la STEP de Neuchâtel. Aux yeux de certains, la situation est même tellement critique qu’elle suggère des actions non approuvées par les responsables politiques.
S’il est clair que toute amélioration passera par une valorisation des métiers de l’eau, elle ne suffira pas. En amont, en effet, les médicaments consommés sont produits, admis sur le marché et prescrits. Nathalie Chèvre, cheffe de groupe au département de toxicologie environnementale à l’EAWAG, explique que son objectif consiste à prouver qu’une substance est potentiellement dangereuse, alors que celui de ses interlocuteurs pharmaceutiques consiste à prouver le contraire. Autant dire qu’hors du consensus, il n’y aura point de salut! Chaque fois que le lien entre des effets et une cause est matière à polémique, le principe de précaution devrait s’appliquer. Mais éclate ici un conflit évident entre la sauvegarde de la santé des individus et celle de l’environnement. La priorité allant de fait aux premiers, l’usage du principe de précaution doit être relativisé, d’où, encore une fois, la nécessité de trouver un équilibre.
Lorsque de nouveaux médicaments sont introduits sur le marché, les comités scientifiques privilégient la notion d’efficacité. Or, cette conception n’est pas sans conséquence. L’efficacité, si elle n’est pas rapportée à un dosage individuel, implique souvent une certaine démesure. A quand un dosage individuel des médicaments?
Enfin, c’est aux prescripteurs, c’est-à-dire au corps médical, que revient une partie de la solution. Pour soigner, ceux-ci opèrent des choix parmi les substances et les dosages déjà conditionnés. Or, à résultats égaux, les produits et traitements en concurrence n’engendrent pas la même pollution. Ainsi, informer le corps médical sur la biodégradabilité des médicaments permettrait de privilégier les substances les moins nuisibles. Comme le relevait Jacques Diezi, professeur au département de pharmacologie et de toxicologie de l’Université de Lausanne, l’Union européenne planche actuellement sur un projet de texte réglementaire concernant l’évaluation des risques pour l’environnement de produits médicinaux destinés à usage humain, qui introduit précisément des exigences d’évaluation de l’impact environnemental des médicaments. A quand une telle réglementation en Suisse?
Le problème des résidus médicamenteux dans l’eau nécessite une prise en compte interdisciplinaire du système dans son entier. Dans une société libérale, une solution unique est illusoire: imaginons un instant interdire ne serait-ce que la pilule… C’est la raison pour laquelle toute solution passera par la responsabilisation individuelle et collective, la transparence, l’information et la valorisation des initiatives individuelles.


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mise à jour: 01 juillet 2005