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Grand angle
Mais où est donc passé l’espace?
Par Vincent Kaufmann, Professeur assistant EPFL
et Jacques Lévy Professeur EPFL


Les télécommunications et la contraction de l’espace-temps ont-ils tué la spatialité réelle, rendue obsolète par l’intrusion de la dimension virtuelle? Le sociologue Vincent Kaufmann et le géographe Jacques Lévy répondent clairement par la négative et démontrent à quel point l’espace est, aujourd’hui plus que jamais, un enjeu essentiel au développement des sociétés, tout à la fois «lieu des choses, des êtres vivants et des logiques sociales».


Un certain nombre de points de vue courants dans les sciences sociales annoncent la mort de l’espace comme dimension pertinente de la vie des sociétés. On peut en retenir deux en particulier, celui qui insiste sur la «contraction de l’espace-temps» résultant de l’augmentation des vitesses de déplacement et la diminution des distances qui en découle, et celui qui considère que l’irruption des technologies de l’information et de la communication (tic) rendrait l’espace «réel» obsolète au profit de l’espace «virtuel».
D’autres approches, sans nier complètement la spatialité du social, tendent à le réduire à peu de choses, soit en le limitant à sa composante matérielle (c’est ce que l’on trouve dans une certaine tradition architecturale: l’espace, c’est ce qu’on bâtit), soit en en faisant la simple projection de l’espace abstrait des relations entre groupes sociaux (ce fut la position du sociologue Pierre Bourdieu).
Dans cet article, nous voulons proposer quelques réflexions qui vont dans le sens opposé. Nous pensons que, en se renouvelant dans les contextes- contemporains, la spatialité des sociétés est plus importante que jamais, car des acteurs plus nombreux disposent de plus de connaissances et de plus de techniques pour gérer leur relation à l’espace.

Point de repère: la distance, et comment l’accommoder
L’espace est affaire de distances. Selon la manière dont on aborde et on mesure ces distances (par des métriques), on dira que deux réalités (individus, objets, etc.) sont en situation de contact ou au contraire d’écart plus ou moins accentué. Le fonctionnement d’une société implique l’interaction entre les membres de la société et, plus généralement, entre les réalités sociales. Or ces interactions impliquent un contact sensoriel, direct ou indirect. En ce sens, les termes de l’équation ne changent que partiellement avec l’invention de prothèses qui augmentent la portée (la possibilité d’établir un contact) à un ou plusieurs de nos sens. Le téléphone étend le contact auditif mais ne supprime pas sa nécessité. En outre, le traitement séparé de chacun de nos dispositifs sensoriels (vue, ouïe, toucher, etc.) fait ressortir, a contrario, l’importance des interactions multisensorielles, moins faciles à étendre en raison de la spatialité spécifique de chacun des sens. Ce constat conduit à affirmer que, depuis le Néolithique, il n’existe au fond que trois grands moyens, trois grandes modalités pour gérer la distance: ce sont la co-présence, la mobilité, la télécommunication. Dans le premier cas, le contact est direct et stable, dans le deuxième, il est assuré par un déplacement matériel, dans le troisième enfin, par un transfert limité autant que possible à l’information. L’usage de la télé-communication: sous sa variante «directe», le courrier a existé bien avant le courriel; sous sa variante «différée», le livre a honorablement préfiguré le dvd.
La valorisation de la coprésence a conduit à une multitude de situations de face-à-face entre individus; comme principe d’organisation, elle s’incarne dans la ville. Ce système spatial est une utopie consistant à faire comme si on pouvait «tout mettre au même endroit» et à créer les conditions pour que l’ensemble de lieux qu’est une ville puisse avoir les avantages d’un lieu unique. Cette densité dans la diversité reste l’avantage comparatif majeur de l’urbain par comparaison avec d’autres agencements. Et c’est bien pour les mêmes raisons fondamentales que l’on développe des villes aujourd’hui.
Les techniques de transports et l’accessibilité à ces techniques ont spectaculairement changé depuis cent ou mille ans. Les distances «diagonales» sur la planète, mesurées en temps conventionnel, se sont incontestablement réduites. A certains égards, cependant, depuis le bouclage de l’espace terrestre par le mouvement des hommes, il y a une vingtaine de milliers d’années, on pourrait dire qu’il s’agit plus de changement en degré qu’en nature. D’abord, les distances d’échelle mondiale demeurent consistantes, les vitesses de l’aviation commerciale ne progressant pas depuis cinquante ans. Si l’on ajoute les effets du décalage horaire en cas de déplacement longitudinal, on peut conclure que le monde nous oppose encore une friction de la distance significative. Ensuite, à l’échelle locale, les vitesses effectives offertes sont en fait très comparables. Les vitesses nominales sont peu pertinentes, d’une part à cause des conditions d’actualisation de ces vitesses (restrictions réglementaires, réseau de transports, stationnement, saturation, fréquence, etc.), d’autre part parce que les vitesses euclidiennes, mesurées en kilomètres/heure n’ont ici aucun sens. En supposant que le temps conventionnel puisse être considéré comme une base commune, ce qui compte, c’est l’accessibilité au plus grand nombre de réalités sociales (par exemple les êtres humains) qui est décisive. A combien de personnes pouvons-nous accéder en une heure? La réponse dépend du contexte et c’est bien l’urbanisme qui détermine les systèmes de transport et non l’inverse. En valeur absolue, la ville la plus rapide est la ville dense desservie par les transports publics (25 millions de personnes accessibles en une heure à Tokyo) et non, comme on pourrait le croire naïvement, la ville automobile (8 millions/heure à Los Angeles).
Quant à la capacité des tic à produire un lieu nouveau résultant de la coalescence de la composante informationnelle de tous les lieux préexistants, elle est effective mais, jusqu’ici, pas illimitée. Elle ne remplace pas les interactions multisensorielles au contact et elle n’a que peu de prise sur la force des lieux. De fait, l’échelle du courriel reste à dominante locale tandis que l’un des piliers du commerce électronique est constitué par l’achat de voyages, c’est-à-dire par l’organisation de déplacements d’un lieu à un autre.
Comme on le voit, les trois modalités sont à la fois concurrentes, donc substituables, et complémentaires, donc cumulatives. D’où l’usage du néologisme «coopétition» pour caractériser leurs relations. On peut ainsi représenter ces relations sous la forme d’un triangle où les sommets (télécommunication, coprésence, mobilité) définissent des couples de styles spatiaux spécifiques (les côtés: lieu, réseau, territoire) et où l’intérieur donne l’étendue des possibles. On peut aussi imaginer que ce triangle change de taille et que, dans un contexte où la masse des interactions augmente, les trois grandes modalités peuvent y contribuer et en sortir renforcées. Cela n’interdit pas qu’il y ait un «leader». L’une des modalités peut être structurante et instrumentaliser les deux autres. On peut ainsi opposer la «cyberville» (une ville compacte, privilégiant la coprésence en utilisant au mieux les transports publics et le téléphone mobile pour améliorer en temps réel la gestion des rencontres) orientée vers la coprésence dans les espace publics et un «télé-urbain» (un espace urbain distendu, où la programmation des déplacements et la simulation viseraient à minorer les interactions in situ), privilégiant la télécommunication et la mobilité privée. Les enjeux politiques de ces options sont alors évidents.

Point fixe: la mobilité
Entrons à présent de manière plus concrète dans l’une des modalités. La mobilité fait l’objet de nombreuses définitions insatisfaisantes au plan conceptuel. La plus fréquente consiste à considérer que la mobilité est un déplacement dans l’espace réel ou «virtuel» des personnes et des objets. Le premier problème que pose cette définition est que la mobilité ne se résume pas au déplacement, il s’agit aussi d’un système de potentiel se caractérisant par l’intentionnalité, les stratégies et les arbitrages. Cette dimension latente de la mobilité est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt de la notion. La seconde insatisfaction concerne l’espace. Etre mobile renvoie non seulement à l’espace géographique, mais aussi et peut-être surtout à l’espace social. Comme le relevaient les chercheurs de l’Ecole de Chicago dans les années 1920, le déplacement change socialement celui qui le pratique et ce changement est crucial pour comprendre les ressorts de la mobilité. Troisième limite de la définition la plus courante de la mobilité: l’emploi du terme virtuel. Dire que la mobilité relève du domaine de la simulation numérique constitue un glissement de sens. La mobilité n’est plus alors qu’une métaphore qui se confond avec la communication, et donc avec l’autre forme de rapport à la distance.
Pour dépasser ces limites, nous proposons de considérer la mobilité comme étant composée de deux aspects se coproduisant de façon itérative: le potentiel de mobilité, ou motilité, soit la dimension virtuelle au sens de possibilité et le déplacement.
La motilité peut être définie comme la manière dont un individu ou un groupe fait sien le champ du possible en matière de mobilité et en fait usage. On peut décomposer la motilité en facteurs relatifs aux accessibilités (les conditions auxquelles il est possible d’utiliser l’offre au sens large), aux compétences (que nécessite l’usage de cette offre) et à l’appropriation (l’évaluation des possibilités).
L’accessibilité renvoie à la notion de service, il s’agit de l’ensemble des conditions économiques et spatio-temporelles auxquelles une offre de déplacement et de communication peut être utilisée.
Les compétences relèvent de la socialisation. Deux aspects sont particulièrement centraux dans la dimension des compétences: les savoir-faire acquis permettant de se déplacer et les capacités organisationnelles, comme la manière d’agencer ses activités dans le temps et l’espace, ou la manière de les planifier (programmation, réactivité, etc.).
L’appropriation est le sens donné par les acteurs aux possibilités de mobilité auxquelles ils ont accès. L’appropriation relève donc de stratégies, valeurs, perceptions et habitudes. L’appropriation se construit notamment par l’intériorisation de normes et de valeurs.
Ces trois dimensions font système, elles se coproduisent et ne peuvent être abordées séparément, comme l’illustre l’exemple de l’acquisition de la motilité chez l’enfant, un enjeu clé de la vie familiale qui se développe de façon non linéaire par étapes. Cette acquisition commence avec l’apprentissage de la marche, se poursuit avec l’autorisation d’aller jouer seul chez des copains, puis de se déplacer seul en journée, puis le soir, avec chaque fois une négociation potentielle, dont les termes sont souvent différenciés entre garçons et filles.
La motilité est une dimension essentielle de l’insertion sociale dans les sociétés de la modernité avancée, confrontées à une multiplication des manières de se déplacer dans le temps et l’espace, donc d’assurer la coprésence des êtres ou des acteurs. Il y a actuellement choix stratégiques et distinction des mobilités là où il y avait autrefois contrainte spatiale. De plus, des innovations techniques et sociales ne cessent de modifier le champ du possible de la mobilité; il en résulte que les individus et groupes sociaux sont continuellement invités à s’adapter à ces transformations, ce qui nécessite des compétences.
Plusieurs recherches ont montré que dans le monde du travail actuel, qui valorise la flexibilité, le capital de mobilité, ou «motilité», est une ressource clé dans un parcours professionnel en vue d’une carrière professionnelle. Par ailleurs, la motilité ressort comme une dimension importante de la vie quotidienne. Le jonglage entre les modes de déplacement (voiture, avion, à pied…) est devenu central dans un contexte de multiplication et d’éclatement spatial des sphères d’activités au sein de la journée. Ce jonglage est utilisé comme une ressource pour repousser les incompatibilités spatio-temporelles auxquelles sont confrontés les acteurs. C’est là que se trouve, fondamentalement, la composante virtuelle de l’espace, celle qui concerne les potentialités non (encore) actualisées.

«L’espace est le lieu des choses, et non pas le lieu des idées de Dieu»
Dans sa controverse avec Newton, Leibniz concluait: «J’ai démontré que l’espace n’est autre chose qu’un ordre de l’existence des choses, qui se remarque dans leur simultanéité. Ainsi la fiction d’un univers matériel fini qui se promène tout entier dans un espace vide infini, ne saurait être admise. […] Je ne dis point que la matière et l’espace sont la même chose; je dis seulement qu’il n’y a point d’espace où il n’y a point de matière; et que l’espace en lui-même n’est point une réalité absolue. […] Cependant ces choses quoique différentes se trouvent inséparables.»
En écrivant cela, Leibniz ne pensait pas à l’espace des sociétés, il n’avait pas en tête la «matière» et les «choses» qui nous intéressent ici. Nous avons, nous, tout avantage à penser à lui. Dans l’esprit de Leibniz, nous pouvons proposer une réponse à la question posée dans le titre de cet article: Où est passé l’espace? L’espace se trouve dans les choses qui sont dans l’espace. Avec cette double inclusion se dessine un joli program-me de travail pour les sciences de l’espace, que les «choses» soient la matière physique, les organismes vivants ou les logiques sociales.


Pour en savoir plus:
Sous la direction de Sylvain Allemand, François Ascher et Jacques Lévy, Les sens du mouvement. Modernité et mobilités dans les sociétés urbaines contemporaines, Paris, éd. Belin, 336 pages


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mise à jour: 01 juillet 2005