Logo EPFL
Votre titre
Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne Votre sous-titre
français | french only    Place centrale > Presse & information > Polyrama
Grand angle
Le goût de la science

Par Jean-Philippe Ansermet
Adaptation de Barbara Fournier


Jean-Philippe Ansermet est professeur de physique à l’EPFL, où il dirige le Laboratoire de physique des matériaux nanostructurés. Il donne un cours de mécanique (la relativité restreinte y compris) et de thermodynamique aux étudiants de 1e année de la section de physique, un cours de 3e cycle en magnétisme. Ses activités de recherche portent sur la fabrication de matériaux magnétiques nansotructurés par électrodéposition, l’étude de leurs propriétés magnétiques et électriques det d’applications possibles dans le domaine émergeant de la spintronique (électronique basée sur le spin de l’électron). Son groupe utilise aussi la résonance magnétique nucléaire comme moyen d’investigation des propriétés locales des nanostructures magnétiques. Directeur de l’institut de physique des nanostructures (IPN), il est aussi président de la société suisse de physique. L’Académie Suisse des Sciences Naturelles lui a confié la tâche d’organiser la réunion annuelle de Berne (14 & 15 juillet 05) dans le cadre de l’année internationale de la physique.


Il était une fois une contrée opulente où la jeunesse n’avait plus envie de faire de la science. Tout le monde s’en inquiétait. Les professeurs perdaient leur raison d’être, les recteurs voyaient leurs fonds diminuer et les industriels manquaient de chercheurs. Que faire ? Telle était la question qui mobilisait ce jour-là un distingué aréopage réuni sous un dôme de cristal inondé de lumière. Tous les acteurs arpentent la scène en tous sens. Au milieu de tous les hommes présents, en mouvement, se trouve une figure féminine vaguement éthérée dont les pieds semblent ne pas toucher le sol.



Ier tableau

Le Président
Il n’y a plus à ergoter! Nous devons faire comprendre à la société la fabuleuse contribution de la science à notre monde moderne! C’est le seul moyen de faire revenir nos jeunes sur le chemin des études. Je propose de convaincre les Nations Unies de déclarer une Année internationale de la physique. On fera des fêtes, des conférences joyeuses, on montrera que la physique est toujours une extraordinaire aventure. Qu’en dites-vous, mon cher Albert?

Einstein
Cher Ami, la science est moins une aventure qu’un raffinement de la pensée de tous les jours, croyez-moi. Mais il faut reconnaître que certains jours sont plus prolifiques que d’autres! Ainsi voilà tout juste un siècle, je me trouvais bien inspiré!

La fée Clochette
Si ma mémoire est bonne, Professeur, vous avez même écrit quelques articles pas mal du tout en 1905: sur la taille des atomes, la première description statistique du mouvement brownien et de la forme du spectre de rayonnement d’un four, la relativité restreinte, et puis E = mc2.

Le président
Justement! C’est pourquoi nous avons demandé à l’Unesco de promouvoir l’année 2005 au nom du centième anniversaire de vos excellents travaux.

Le professeur Rictus
Président, c’est de la fumée sans feu! Dans mon université, je puis vous assurer qu’il n’y a pas de problème d’effectif.

Le Président
Espèce d’égoïste! Taisez-vous! Tôt ou tard, vous allez subir ce désintérêt. Vous aussi, vous viendrez vous lamenter!

La fée Clochette
Ne nous énervons pas. La situation n’est pas désespérée. Moi je vous promets que la science passionne chaque fois qu’on la met en scène comme un jeu.

Le professeur Rictus
Un jeu? Vous en avez de bonnes, vous! Vous ne pensez qu’à vous amuser!

La fée Clochette, piquée au vif
Cher Professeur Rictus, si vous étiez bien plus jeune – hélas même relatif le temps finit bien par passer! – vous auriez pu participer aux joutes de l’International Young Physicist Tournament, dans la charmante ville de W.1 Vous auriez pu concourir pour les Olympiades de la Physique2 et même remporter une médaille. Je vous aurais même vivement recommandé de mesurer votre génie au «Talent Search».3

Le professeur Angelus
J’abonde dans le sens de Clochette. N’ayons pas l’esprit chagrin! Quand une haute école polytechnique ouvre ses portes aux plus jeunes, c’est la ruée! On refuse du monde. Et de belles initiatives sont prises dans nos contrées pour raviver la flamme des enfants et des adolescents pour le monde de la science.45

Le Président
Je suis enchanté de ces bonnes nouvelles, mais n’est-ce pas un peu l’arbre de la passion qui cache la forêt de l’indifférence? Moi, je reste très inquiet! Avez-vous lu «La main à la pâte» du Noble Char Pak? Son livre se fonde sur une idée de son ami, Leo Ledermann, qui a aussi été nobelisé, d’ailleurs. Grâce à son action, il paraît que toute la région du grand Chicago est en train de redoper l’enseignement des sciences.

Le professeur Rictus
«La Main à la Pâte», ce n’est rien de nouveau au niveau universitaire!

Le professeur Angelus
Vous avez raison, Rictus, nous avons une immense collection de démonstrations dont nous devons tirer davantage profit! Malgré la taille des auditoires, les étudiants ont la possibilité de voir les phénomènes se passer sous leurs yeux. A la pause, les plus curieux peuvent tout observer, y compris savoir comment l’expérience a été montée. C’est un patrimoine précieux que nos collègues nous ont légué!

Le professeur Novus
C’est un peu ringard, tout ce bazar! Croyez-moi, les cours virtuels sur ordinateur, c’est ça l’avenir!

Le professeur Rictus
Des simulations sur internet, on peut toujours envisager de s’y lancer, mais monter une collection d’expériences, ça ne s’improvise pas comme ça, Angelus! Il faut par exemple recycler des expériences des laboratoires de recherche, cela prend des générations à mettre en place, c’est de l’authentique!

Le professeur Novus
Si c’est comme ça que vous voulez enseigner, alors montrez donc aux jeunes comment fonctionne un véritable réacteur nucléaire! Quel luxe! C’est à peine imaginable. Mais ce serait si bien: un vrai remède pour démystifier la peur du nucléaire. J’adorerais que des étudiants puissent contrôler eux-mêmes un accélérateur de particules élémentaires…

La fée Clochette
Messieurs, allez, allez! Ne réduisons pas la discussion à des expériences d’auditoires, à des écrans d’ordinateur et des manips presse-bouton. Jetez vos étudiants dans le bain de la recherche, jetez-les dans les vapeurs de la science, et laissez-les s’enivrer! Cher Albert, quelles premières essences conseilleriez-vous pour ce bon bain?

Einstein
De la joie, de l’imagination, de la beauté, de la curiosité, de l’émerveillement et, surtout n’oublions pas l’essentiel, la liberté…



IIe tableau

La lumière a baissé singulièrement. Les personnages se sont assis sur un long banc, côte à côte. Chacun fixe un point indistinct dans l’espace. Deux ou trois ombres passent et repassent derrière une paroi translucide. Au loin, on entend une femme qui chante une chanson très mélancolique. Fée Clochette a disparu de la scène.

Le professeur Angelus
La fée Clochette a raison! Sans avoir trempé soi-même dans le bain de la recherche, c’est difficile d’apprendre les sciences aux enfants autrement que comme une langue morte!

Le Président
Pour se plonger dans ce bain, les enseignants devraient au moins pouvoir se joindre aux chercheurs dans une réunion annuelle au niveau national6. Chacun pourrait se convaincre que la science n’a pas l’aridité de ces théorèmes qui nous bassinaient quand nous étions petits! Chacun verrait que la science est aussi un art.

Arthur Koestler, émergeant de la zone translucide
Pardonnez-moi de me citer moi-même, je sais bien que cela ne se fait pas! Mais «aucune découverte n’a jamais été faite par déduction logique; aucune production artistique n’a été produite sans un artisanat calculateur; les jeux émotifs de l’inconscient entrent dans les deux activités.»7 Tu en as été un exemple magnifique, Albert…

Einstein
Merci, Arthur. Je me suis toujours senti assez artiste pour puiser librement dans mon imagination. La connaissance est limitée, l’imagination saisit le monde. Je vous jure que mon don de fantaisie a eu plus d’importance pour moi que ma capacité d’absorber des connaissances. L’esprit intuitif est un don sacré et l’esprit rationnel son serviteur fidèle. Hélas, nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don.8

Le professeur Rictus, s’échauffant
Je vous applaudis des deux mains, Professeur Einstein! La science, c’est une permanente rébellion! Voilà ce qu’il faut dire aux jeunes.

Le professeur Novus, s’échauffant aussi
Entièrement d’accord! La science est bien plus un questionnement du savoir que son accumulation! L’analyse critique est vitale pour tout scientifique digne de ce nom. Maîtriser un sujet, c’est aussi reconnaître les limites des faits, des théories et des modèles abordés.910

Le Président
Votre théorie de la relativité est un exemple flagrant de cette évolution de notre compréhension des choses, Professeur Einstein. A l’époque de vos premiers travaux, seuls des penseurs aussi avancés que vous-même…

Henri Poincaré, émergeant de la zone translucide
Quoi? Quoi? et moi alors, il m’a piqué toutes mes idées!

Le professeur Rictus
Tiens! Mais que fait donc ici Monsieur Poincaré, il n’était pas dans la liste des invités du jour?

Le président, craignant l’incident diplomatique
Einstein et vous aussi, Professeur Poincaré, vous seuls pouviez vous engager dans une réflexion sur «le temps» et son rôle dans les représentations scientifiques du monde qui nous entoure. La conscience des gens a tellement évolué que, de nos jours, ces concepts si complexes que vous étiez presque seuls à comprendre sont abordés dans les cours de base de la formation universitaire!

Einstein
Oui! Mais les jeunes ont encore du pain sur la planche. Il y a toujours des problèmes théoriques non résolus, en particulier des théories incompatibles, même si chacune marche bien dans son domaine d’application!

Le professeur Rictus
Bien sûr. Les chercheurs ne passent pas leur temps à couper des cheveux en quatre et à ronronner aux confins de l’abscons! Il y a tant de défis technologiques à relever qui restent insurmontables dans les cadres conceptuels actuels.

Le professeur Novus
Pourtant le Roi et ses ministres vous diraient que les scientifiques ont fait tant de découvertes qu’il n’y a pas lieu de chercher davantage. Ce qu’il faut, vous diraient-ils, c’est opérer immédiatement un transfert de technologies!

Fée Clochette, qui tombe du ciel, tout agitée
Mais Messieurs, ne voyez-vous pas que nos technologies avancent vers des limites intenables et que seul un changement de paradigme permettra de continuer de progresser? Voilà un nouveau digne de futurs petits Einstein!


IIIe tableau

La scène est obscurcie. On ne distingue plus que la silhouette des protagonistes, debout, de dos. Immobiles.

Le professeur Rictus, pensif
Je crains que vos émules, Professeur Einstein, ne se retrouvent en sciences de la vie plutôt qu’en physique.

Einstein
Vraiment? Pourtant, c’est en physique qu’on peut construire des conceptions du monde. Et qui alors construirait une théorie quantique de la gravitation?

Le Président
Pardonnez-moi de revenir au sujet qui me préoccupe. J’espère que nos actions de promotion autour de la physique cette année auront un effet durable. Et que ceux qui sont toujours pressés d’avoir des résultats se souviendront de l’impact des recherches fondamentales sur la société. C’est fou à quel point on a tendance à oublier les contributions de la physique! Il y a quelque temps, la télévision avait demandé à un groupe de savants quelles étaient les plus grandes découvertes récentes. Figurez-vous qu’ils ont évoqué la découverte par des médecins de l’imagerie par résonance magnétique nucléaire! Même ces savants avaient oublié que tout avait commencé quand des physiciens des grandes écoles de Boston cherchèrent à mesurer le moment magnétique des noyaux…

Le professeur Novus
Il faut reconnaître que personne à l’époque ne pouvait imaginer qu’une recherche aussi fondamentale puisse contribuer au développement d’une technologie d’une telle importance.

La fée Clochette
Eh bien maintenant, tout le monde pourra être mis au parfum, surtout les jeunes! Dans notre belle capitale, B., des vulgarisateurs aussi doués que Shéhérazade viendront montrer l’impact des travaux de notre cher Albert sur les GPS, les caméras numériques et même la finance! Je vous garantis que le public sera bouche bée et que les vocations gonfleront comme des petits pains dans le four!11

Les professeurs Rictus, Angelus et Novus, en chœur
Langue de Shéhérazade et génie d’Einstein, inspirez-nous et retournons préparer nos cours!

Tout le monde sort dans un roulement de tambour, sauf un homme qui se retourne. Un spot blanc s’allume, erre un instant puis se fige sur son visage. Il a les yeux fermés. C’est Poincaré, en redingote noire.

Poincaré, comme pour lui-même
La pensée n’est qu’un éclair au milieu de la nuit. Mais c’est cet éclair qui est tout.

Le rideau tombe.


Retour au sommaire

©2005 EPFL, 1015 Lausanne, tél. 021 693 22 22, mediacom@epfl.ch
mise à jour: 01 juillet 2005