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Dossier
L’homme précaire

Par François Chirpaz


François Chirpaz est philosophe. Derniers ouvrages parus:. La condition de l’homme (Michalon, 2000). La force d’espérance (Cerf, 2001), L’homme précaire (Presses Universitaires de France, 2001).


L’époque contemporaine a indéniablement contribué à donner un tour plus aigu à la question que l’homme pose au sujet de lui-même, de sa place dans le monde ou de son statut d’individu. Cependant, si cette conscience de soi a reçu une inflexion déterminante dans notre époque contemporaine, la question n’est pas neuve qui s’attache à comprendre l’être de ce vivant que nous sommes. Elle est, en fait, contemporaine du temps où l’être humain émerge à la conscience de sa singularité, revendiquant le respect de sa dignité personnelle dans l’affirmation de sa liberté qui entend se faire le sujet de sa propre histoire.*


Une interrogation immémoriale
Parmi tous les vivants, l’homme est celui qui est le plus proche de lui-même, précisément parce que son existence, il est en mesure de la penser et de la faire accéder à la parole. L’espace des mots est espace pour sa vie et le lieu privilégié de la manifestation de soi.
Et pourtant celui qui est, pour lui-même, le plus proche de lui-même demeure pour lui-même un étranger. Tout d’abord, parce que du sens ultime de son destin, il ne sait rien et ne peut rien savoir. La mort est-elle le dernier mot du destin de l’homme ou bien passage vers une forme autre de la vie? La seule réponse que la pensée soit en mesure de se donner à elle-même relève de l’espérance mais non pas du savoir. Mais l’être humain demeure, également, pour lui-même un étranger parce qu’il porte en lui comme une zone d’ombre ou de nuit, tout à la fois inconnue et inquiétante: inconnue, comme la part inconsciente de l’affectivité et inquiétante, telle la part sauvage de la violence sans mesure de ses pulsions, capable à tout moment, de s’emparer de lui.
C’est pourquoi si l’homme se manifeste au plus haut point dans son visage et sa parole, ce même visage présente comme une face double, et sa parole également. Une face de lumière, lorsqu’il manifeste la pensée qui l’habite et que cette pensée s’attache à exprimer la vérité de ce qui est. Mais il présente aussi une autre face qui est d’ombre et inquiétante parce que laissant transparaître, jusque dans ce qui manifeste la grandeur de l’homme, une fascination par la mort. Ainsi dans l’explosion de la violence sauvage et meurtrière qui s’empare des hommes. Ouvert sur la vie, le visage est accueil dans la bienveillance et la parole a souci d’être véridique. Fasciné par la mort, il ne sait alors que traduire la haine et sa parole est fausseté délibérée du mensonge. La parole est ouverture sur la vie et pourtant elle est capable de donner la mort.
Toujours un double point de nuit dans l’homme donc: au terme de sa vie, la nuit de l’anéantissement et, en lui-même, au fond de sa vie psychique, une autre nuit, l’une et l’autre résistant à l’investigation de l’intellect qui s’attache à les scruter, telle une région inconnue au centre même de ce qui lui demeure le plus proche.
Souligner cela n’est pas méconnaître que l’homme est, aussi, un vivant capable de s’ouvrir sur le monde extérieur pour le travailler et l’ajuster à son projet, pour l’explorer en vue de s’en donner une connaissance, comme pour ordonner le monde commun de la vie sociale selon des lois capables de maintenir la paix entre les hommes. Cependant, s’attacher à comprendre cet être que nous sommes ne peut prendre pour unique point de départ de son interrogation l’agir qui explore ou qui travaille car, dans l’expérience que l’homme fait de sa condition, chacune de ces questions est commandée par une interrogation plus essentielle qui, elle, porte sur le destin de celui qui a à vivre son histoire dans le temps de sa vie. Une interrogation qui ne date pas de l’époque des temps modernes, mais elle a pris un tour plus aigu à cette époque parce que, dans cette forme de la conscience de soi, vivre comme un individu est se trouver confronté à ce destin d’une manière plus intense.
C’est pourquoi le «lieu» de cette interrogation ne peut s’ordonner qu’au point de suture d’une question double: l’une qui porte sur l’être de ce vivant que l’homme est, et l’autre qui porte sur le lieu qu’il peut reconnaître comme le sien propre dans le monde et dans la vie. C’est là, en fin de compte, que doit être conduite, en priorité, la question sur la subjectivité.

Le point nodal de l’expérience
Au centre de toutes les expériences qui adviennent à l’existence au long de sa vie, il en est une qui la marque à jamais du fait de son intensité et de son impact sur sa vie affective, celle de la rencontre d’une altérité. Il est, en effet, du destin de celui qui arrive dans la vie de n’accéder à la découverte de soi que dans la proximité de l’autre que soi-même, rencontre qui s’impose comme une épreuve, car elle ne se vit que dans et par une contradiction que nul ne peut jamais maîtriser que d’une manière partielle. Par épreuve, il convient d’entendre un contact, mais aussi un heurt et une contradiction, c’est-à-dire une expérience sur laquelle l’existence ne peut exercer nulle maîtrise.
Cependant, l’altérité ne peut être dite qu’en plusieurs- sens car elle revêt plusieurs formes. Toujours, au commencement, proximité de la présence de l’autre homme, «lieu» de l’éveil dans la vie et de l’éveil à soi, elle est toujours, également, relation complexe. Elle est de dépendance parce que d’abord de filiation, c’est-à-dire d’inscription dans un temps antérieur. Elle est d’antagonisme et de conflit puisque les désirs et les intérêts de chacun ne peuvent que se heurter. Elle est enfin de reconnaissance, puisque seule la reconnaissance accordée par l’autre homme donne à chacun confirmation de son existence. Comme telle, elle constitue la «climatique» de l’affectivité, entrelacs d’amour et de haine: l’amour conforte le souci de vivre et la haine en constitue le danger par excellence puisqu’elle a forme de mort.
C’est, enfin, dans cette proximité que l’existence est incitée à entrer dans un espace autre que celui qui est le sien à l’origine. Sollicitée par la parole des autres à l’entour, elle est incitée à parler en retour, c’est-à-dire à venir habiter cet espace qui est comme la marque de la spécificité humaine: l’espace de la parole. Devenant capable d’énoncer ce qu’elle vit, l’existence est comme tirée hors du paquet indistinct de ses pulsions, des mouvements de son désir, de ses émotions comme de ses peurs pour traduire en mots ce qu’elle désire, ce qu’elle éprouve, son attente, ses souhaits et ses peurs.

L’assise incertaine
En ce sens, l’existence n’habite sa propre vie que comme sur une ligne de crête, comme si vivre n’était jamais, pour elle, qu’habiter au point d’une suture jamais réellement assurée de deux mondes, un monde intérieur et un autre, au-dehors, dans la vie commune et de deux temporalités.
Et, tout d’abord, comme au point d’articulation de soi et de l’autre, de la vie et de la mort. Le soi-même ne se découvre, on vient de le voir, que dans la proximité de l’autre homme. En une proximité tour à tour bienveillante et inquiétante. Une proximité bienveillante parce que dispensatrice de l’amour, une proximité malveillante et redoutable parce que porteuse de mort. La climatique de cette double relation croisée étant la vie affective elle-même, dans sa double polarité de l’amour et de la haine.
S’appropriant la parole, l’existence qui revendique son statut de sujet peut prétendre vivre le temps de sa vie comme son histoire personnelle. Dans un présent désormais capable d’articuler, en lui-même, la mémoire de ce que le sujet a été dans le passé et l’avenir qu’il ouvre par son espérance et par son projet.
Mais là où le sujet humain peut se reconnaître comme ce qu’il prétend être, c’est dans le mouvement qui le fait s’émanciper de la communauté dans laquelle il est venu à la vie pour délimiter et baliser l’espace qu’il peut reconnaître comme sien. C’est, en effet, dans et par le mouvement de cette émancipation qu’il peut se comprendre soi comme individu autonome à même de disposer, d’une manière libre, de sa propre vie comme une personne en charge de son destin. Et devenant, par là, sujet de sa propre histoire.
Toutefois, tout n’est pas possible à l’homme et tout ne lui est pas permis. Quoi que ne cessent de prétendre les pourfendeurs de la morale, aveugles à la complexité de la condition réelle de l’être humain, l’homme est cet être qui ne peut réellement accéder à son humanité que parce qu’il parvient à assigner des limites à sa prétention et une mesure à la demande de son désir, le pur exercice de la force ne pouvant qu’engendrer la violence et la violence réintroduire la mort. Ce qui est mettre en évidence la place et le rôle de la morale (entendue comme respect de l’humanité de tout homme) dans le devenir proprement humain de l’homme et dans l’accès à son humanité car c’est la morale seule qui peut justifier la prétention à l’autonomie, en lui assignant des limites, et en l’assignant au sens de la mesure.

La fracture interne
Dès lors, parler d’une fracture interne est façon d’exprimer le désaccordement d’avec la vie, ce qui se révèle dans la difficulté, voire dans l’effondrement de la possibilité de l’ajustement à la vie. Ainsi dans l’angoisse, épreuve nue du délaissement de l’existence qui endure la perte de ses liens avec la vie. Ainsi dans la mélancolie, sentiment des confins de l’existence sous le signe de l’anéantissement, comme si la mort ne cessait d’envahir la vie. Ainsi également dans l’ennui, ce sentiment d’un temps qui échappe lentement, défiant toute prise et comme impossible à transformer en histoire. Ou dans la nostalgie, ce sentiment d’un ailleurs de la vérité de la vie, l’ailleurs d’une vie différente, enfin dans la vérité de son être.
Par déchirure, j’entends donc l’épreuve du malheur, révélateur d’un divorce de l’homme d’avec la vie, ou dans la souffrance de la maladie mentale. L’autre face de la déchirure est celle de la liberté, lorsque ce divorce affecte la possibilité éthique, dès lors que l’existence est en proie à la perversité, comme si elle ne pouvait désormais plus vivre sa propre vie que sous la fascination de la mort, et comme si le fait de donner la mort était la forme suprême du fait d’être dans la vie.
Le malheur, la maladie mentale, la perversité, autant de mises en évidence de l’épreuve de l’existence en proie au Mal. Si donc l’homme demeure problématique à lui-même, c’est du fait de cette déchirure à formes multiples qui traverse chaque existence. Dans les temps heureux de sa vie, elle peut considérer que cela ne saurait l’affecter outre mesure. Que, par contre, survienne le temps du malheur ou de la souffrance, alors il lui faut bien convenir qu’elle est indéniablement précaire et que l’espace de la vie n’est vécu que dans un clair-obscur.

Comme en un clair-obscur
Tel est donc, en dernière analyse, le destin de cet être que nous sommes. Dans l’acte par lequel il s’affirme, il revendique sa propre identité, l’assurance de sa réalité en face du monde de la nature et au milieu de la communauté des hommes. Mais il lui faut bien reconnaître, contre son propre désir, qu’à sa revendication ne répond qu’une assise incertaine car être dans la vie et vivre comme un homme est habiter comme dans un entre-deux. Entre deux mondes, celui du dedans et celui du dehors, et entre deux temporalités, tour à tour dans l’une et dans l’autre, soucieux de se hausser à la hauteur de sa prétention et, par là, de s’affranchir des limites de sa condition mais contraint de reconnaître la limite de sa prétention.
Le coup d’audace des pensées qui, des stoïciens à Descartes, ont conféré à la raison une puissance souveraine est d’avoir osé trancher le nœud gordien. Dès lors que l’acte de la raison se comprend comme activité essentielle de l’homme, cet acte institue la conscience de soi dans la clarté de la présence à soi. Pourtant cette décision passe sous silence la réalité de fait de la part d’ombre qui, dans l’expérience, résiste à la prétention de la raison: tant l’incertitude au sujet de l’identité de celui qui a à vivre avec cette part souterraine de lui-même que l’incertitude au sujet du sens ultime de son destin. A l’intérieur de lui-même, une part essentielle lui échappe et, à l’horizon de sa vie, l’interrogation demeure en suspens, comme si elle ne pouvait se donner à elle-même une réponse ferme. Ce qui, en fait, ne cesse de mettre en échec la prétention de la raison, c’est l’opacité de la mort: celle qui constitue le terme de la vie, comme celle qui ronge l’existence, dans sa vie même (dans la maladie psychique ou organique), ainsi que celle qui impose sa fascination à la volonté de vivre (comme dans la méchanceté perverse).
S’affirmer comme sujet revendiquant son autonomie pour son action comme pour la conduite de sa vie est considérer la raison comme en mesure d’imposer, en fin de compte, sa loi à chacune des conduites humaines, de tenir en bride les passions tant individuelles que collectives. Et c’est considérer la liberté comme capable de prévaloir contre chacune des entraves, que celles-ci viennent du dedans ou du dehors. Cependant, la réalité de l’expérience et de l’histoire est là, que nulle dénégation ne parvient à abolir.
Car nul n’est garanti contre la maladie qui fait de son corps une chair souffrante ou ravage son esprit en le rendant étranger à son histoire et à son monde. Pas plus qu’il ne l’est contre le retour de la violence sauvage. Quel lieu alors, sinon si peu assuré? Et quelle identité, à ce point incertaine? Nulle théorie de l’homme ne saurait donc valoir tant qu’elle n’a pas pris la mesure de ce qui n’est jamais enduré que comme un mal parce que c’est là que l’expérience humaine se heurte à ce qui, en fin de compte, constitue la limite à chacune de ses prétentions.
Le sujet humain n’est pas rien puisqu’il peut faire confiance à sa raison et à sa liberté mais il ne peut jamais être ce qu’il voudrait être, du fait de cette part de nuit dont il ne peut se déprendre. Il n’existe que parce qu’il est arraché et qu’il s’arrache lui-même à la quiétude du repos et c’est par cette non-quiétude qu’il est en mesure de comprendre ce que veut dire exister comme un homme dans le monde: sur le mode de la précarité et, pour cette raison, demeurant problématique à lui-même.


* Polyrama remercie l’auteur d’avoir accepté d’adapter un article paru, dans son intégralité, sur le site http://www.contrepointphilosophique.ch/ que nous recommandons chaleureusement à tous ceux et celles qui estiment que la philosophie, comme disent les concepteurs du site, «doit réveiller à l’urgence de l’interrogation qui sauve l’homme de l’enfermement dans ses savoirs».


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mise à jour: 01 juillet 2005