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Dossier
De la mémoire des émotions à la pilule anti-stress

Par Giuseppe Melillo


Soldats traumatisés et femmes violées pourront-ils surmonter les effets du stress post-traumatique en ingérant une simple pilule? C’est l’un des objectifs des recherches de Carmen Sandi, professeure assistante au Laboratoire de génétique comportementale. Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley se rapprocherait-il?


Le cerveau est l’une des dernières frontières de la connaissance humaine, le pendant intérieur de la découverte de l’univers. Mais c’est aussi l’un des organes les plus complexes de la création et son exploration, qui n’est pas facile, dépend en plus comme souvent du regard du chercheur. Le cerveau n’est-il qu’une machine à traiter de l’information ou bien également autre chose? La réponse à cette question oriente toute la recherche sur le cerveau humain. Durant longtemps, l’ordinateur a été le seul modèle d’explication de l’entendement humain, même s’il ne permettait pas de décrire correctement son fonctionnement. Ce n’est qu’au cours des deux dernières décennies que les chercheurs ont pris en compte l’importance des émotions et de leur influence sur le fonctionnement du cerveau. Les émotions ont été le parent pauvre de la recherche sur le cerveau au xxe siècle. En fait, comme on le découvre de plus en plus, elles peuvent aussi être un moteur très puissant de la cognition et mobiliser les fonctions du cerveau. Les étudier permet donc de mieux comprendre le fonctionnement de cet organe.

La Lune et le 11 septembre, facteurs d’émotions très fortes
«L’émotion peut perturber la mémoire, confie Carmen Sandi, professeure assistante, qui explore les liens entre mémoire et émotion au Laboratoire de génétique comportementale de l’EPFL. Elle peut par exemple rendre extrêmement vivace un souvenir anodin.» Où étiez-vous lorsque Kennedy a été assassiné? La plupart des individus interrogés à ce sujet par les chercheurs américains se souvenaient de nombreux détails sur ce qu’ils faisaient au moment où ils ont appris la mort du président des Etats-Unis: avec qui ils parlaient, dans quelle pièce ils se trouvaient. «Tout se passe comme si une intense émotion pouvait éclairer les événements et fixer le souvenir de manière plus forte dans la mémoire», confie Carmen Sandi. Ce même processus s’est répété par exemple lors du 11 septembre ou lors de l’arrivée du premier homme sur la Lune, qui ont provoqué des émotions très fortes, car l’état émotionnel d’un individu peut influencer sa manière de mémoriser un événement. «Les preuves expérimentales- montrent qu’une émotion forte permet de ranger un souvenir dans une mémoire à long terme, confie- Carmen Sandi. A l’inverse, une très forte charge émotionnelle peut escamoter certains souvenirs.» Au lieu de faciliter la mémorisation, l’émotion peut produire l’effet inverse surtout si l’individu traverse une situation traumatique. Parmi les New-yorkais qui ont vécu le 11 septembre, beaucoup ont paniqué et ont subi un traumatisme et ils sont nombreux à ne pas pouvoir dire ce qu’ils étaient en train de faire lorsque les avions ont percuté les Twins Towers. Ils ont souffert d’un stress post-traumatique, un désordre émotionnel qui peut conduire entre autres à la dépression et à l’anxiété.

Affronter la mémoire cachée
Pour étudier les distorsions de la mémoire engendrées par des émotions, Carmen Sandi examine l’effet du stress sur la mémoire des rats et des souris. L’animal apprend à mémoriser l’emplacement d’une plate-forme cachée dans un plan d’eau. Puis, les chercheurs introduisent dans l’environnement un facteur de stress et observent le comportement du cobaye. «Si la température est 19 degrés au lieu de 25, par exemple, le rat augmente sa capacité d’apprentissage, tout se passe comme si un peu de stress améliorait sa mémoire, explique Carmen Sandi. En revanche, le rat perd ses moyens et commet de nombreuses erreurs, s’il sent l’odeur d’un prédateur comme le renard parce que sa vie est en danger.» Il y aurait donc un bon et un mauvais stress. Le bon stress menace seulement le confort de l’animal, ce qui permet d’augmenter sa motivation. Le mauvais stress entre en compétition avec la tâche d’apprentissage. La priorité pour le rat, c’est de rester en vie.
Les situations de stress chronique peuvent produire le même effet chez les hommes qui, sous l’effet d’une forte pression, perdent leur pouvoir de concentration et cela peut les conduire à la dépression. Le mauvais stress peut produire aussi un fort sentiment de panique et effacer un moment important de la vie d’un individu. «L’amnésie peut provenir d’une charge émotionnelle trop forte qui semble mettre en compétition plusieurs manières de traiter l’information et provoquer également un conditionnement de peur, confie Carmen Sandi. Cette mémoire refoulée permet peut-être aux victimes de surmonter le choc temporairement et continuer à vivre, mais elle les influence inconsciemment et les affecte psychologiquement. C’est pourquoi certaines victimes d’abus sexuels ont besoin de l’aide d’un thérapeute pour se rappeler et affronter cette mémoire cachée.

Chercher la mère
Il existe un troisième type de stress, qui n’a pas une origine externe, mais est produit par le sujet lui-même. En effet, tous les rats ne réagissent pas de la même manière au stress. Le comportement de la mère avec ses petits est critique pour déterminer la réponse au stress d’un individu adulte. Il y a de bonnes et de mauvaises mères. Les premières s’occupent activement de leurs petits, ce qui a un impact très fort sur leur résistance au stress. Les secondes ne font preuve d’aucun attachement et sont passives. Les différences significatives apparaîtront à l’âge adulte. Les rats qui ont eu une bonne mère présenteront des performances cognitives supérieures et des réactions au stress moins fortes jusque pendant leur vieillesse. Ce qui tend à prouver que la réaction au stress dépend entre autres du comportement de la mère. Une mère adoptive qui prend soin de ses petits peut corriger le tir. Placer les jeunes rats dans un environnement riche et stimulant, avec de nombreux jouets, permet également de surmonter le handicap d’une mère inadéquate.

Une pilule contre la timidité
La recherche explore également la voie chimique et espère découvrir de nouveaux médicaments qui permettent le fonctionnement optimal des circuits du cerveau, l’amélioration des capacités d’apprentissage ou le traitement du «post-traumatic stress disorder» dont souffrent très souvent les soldats, par exemple. Les expériences actuelles combinent travail sur la mémoire et recours aux médicaments (beta-bloqueurs). Pendant cette thérapie, le vétéran revit ses émotions de combat et les médicaments l’apaisent et lui permettent de reconfigurer le lien émotionnel avec ses mauvais souvenirs et de s’en libérer. C’est un traitement court, environ six semaines, qui a lieu rapidement après les événements. Cette piste soulève cependant des questions éthiques évidentes. En effet, si une pilule permet de se protéger contre le stress de la guerre comme une sorte de bouclier émotionnel, quelle armée résistera à la tentation de l’administrer à ses troupes avant les combats et non après? Ou pire: ne peut-on pas imaginer des soldats qui torturent les prisonniers sans éprouver le moindre remords?
En fait, il existe aussi des altérations du cerveau qui provoquent une réaction paradoxale comme l’absence de réaction au stress. Un psychopathe, par exemple, peut se montrer cruel sans éprouver de sentiments négatifs ni en être affecté. Il n’a pas le sens des conséquences de ses actes parce qu’il ne comprend pas la réponse émotionnelle de ce qu’il fait. Pour d’autres individus au contraire, le stress bloque les fonctions d’interaction et cela provoque une grande timidité. La pilule anti-stress pourrait donc rendre service aux grands timides et aux adolescents. Le comportement peut reposer sur des bases biologiques. On peut se demander par exemple si le système d’apprentissage d’un individu doté d’un faible niveau hormonal ne fonctionne pas différemment? «Ce type d’analyse pourrait nous permettre d’aider les enfants hyperactifs qui éprouvent peut-être le besoin de bouger continuellement en raison d’un dysfonctionnement de leur système de réponse au stress, explique Carmen Sandi. Nous tentons de moduler ces différents éléments pour modéliser la manière dont le stress influence la cognition et cela nous permettra peut-être de comprendre les motivations secrètes de notre comportement.»



Pour en savoir plus:

Le cerveau des émotions: les mystérieux fondements de notre vie émotionnelle, Joseph Ledoux, éd. Odile Jacob, 2005


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mise à jour: 01 juillet 2005