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Dossier
La réalité virtuelle pour apprendre à vivre

Par Giuseppe Melillo


La simulation permet-elle de soigner les patients souffrant de troubles psychologiques comme la phobie sociale? En cas de succès de l’expérience qui a démarré en juin à l’EPFL, les débouchés pourraient être énormes dans le monde médical, mais aussi dans les entreprises. La réalité virtuelle passe du pilotage d’avions, de camions ou de voitures au pilotage d’êtres humains.


«Il y a dix ans, le sujet de ma thèse de doctorat m’aurait semblé de l’ordre de la science-fiction», confie en souriant Bruno Herbelin, doctorant du laboratoire de réalité virtuelle du professeur Thalmann. Bruno Herbelin n’a pas tort. L’EPFL et le Département universitaire de psychologie adulte de l’UNIL mènent conjointement une recherche originale qui consiste à traiter les phobies sociales avec l’aide de la réalité virtuelle. «Il s’agit d’une collaboration et non d’une prestation de service, précise Bruno Herbelin. A l’origine, c’est le docteur Françoise Riquier du CHUV qui, de retour des Etats-Unis, a proposé au professeur Thalmann d’explorer le potentiel de la réalité virtuelle dans la thérapie. Cela a débouché sur une application inattendue de notre système et qui peut être extrêmement bénéfique. De plus, les chercheurs reçoivent de nombreux feed-back qui permettent d’améliorer leur outil.»

Les vétérans du Vietnam ouvrent la voie
Souffrir de phobie sociale, c’est avoir peur de se produire en public ou d’évoluer en société. Un acteur qui a le trac avant de monter sur scène, l’étudiant qui angoisse avant un examen puis bafouille pendant sa présentation orale souffrent de phobie sociale. Le phobique social craint d’être jugé, évalué. Il a peur du regard de l’autre. D’une timidité exacerbée, il rougit lorsqu’on lui adresse la parole. Lors d’un entretien d’embauche, il est incapable de se vendre. Cette gêne, qui apparaît à l’adolescence, peut devenir pathologique et handicaper la vie sociale et professionnelle. Un individu souffrant de phobie sociale préfère monter dix étages à pied plutôt que de partager l’ascenseur avec quelqu’un. Il souffre d’un trouble du comportement et d’anxiété irrépressible lors d’un contact avec l’autre qui le stresse.
Le recours à la réalité virtuelle dans le cadre thérapeutique n’est pourtant pas nouveau. Il a débuté dans les années huitante avec les vétérans du Vietnam qui, dix ans après leur retour, souffraient encore de souvenirs traumatisants. La simulation a permis de les réexposer à leurs souvenirs en présence du thérapeute et d’instaurer ainsi un dialogue privilégié. «Mais ces expériences n’ont pas franchi l’Atlantique, explique Bruno Herbelin. A l’EPFL, le laboratoire de réalité virtuelle n’avait développé jusqu’ici que quelques simulateurs permettant de former les secouristes.» Aujourd’hui, le discours a radicalement changé. «A l’avenir, la simulation pourrait permettre de rééduquer socialement un individu et d’améliorer ses performances en public à moindre coût», assure Bruno Herbelin.
Concrètement, le patient s’assoit devant un jury de sept membres projetés en 3D sur un écran comme pour un entretien d’embauche ou pour la présentation d’un exposé oral. Cela a l’air sommaire. Ça l’est. Mais le phobique social présente une sursensibilité aux stimuli et réagit même lorsque le décor virtuel n’est pas réaliste. Au début, de simples photographies des jurés provoquent une réaction émotionnelle chez le cobaye. Très vite, le patient éprouve la sensation d’être propulsé dans la scène et oublie la médiation du casque et de l’appareil. Il croit vivre la scène. L’individu phobique va par exemple fuir les regards des personnages virtuels. «Cela prouve qu’il croit à la réalité de la scène proposée par réalité virtuelle.»
Lors d’une seconde phase, les informaticiens animent les personnages de réactions- contrôlées: se gratter ou pencher la tête, dire quelques mots convenus comme «Bonjour, prenez place, nous vous écoutons.» C’est rudimentaire, mais cela fonctionne. Le patient se plaint par exemple de l’attitude insupportable de tel personnage fictif alors qu’il n’est pas programmé différemment des autres, mais qu’il perçoit comme menaçant. Il faut dire que les animateurs ont volontairement provoqué une attitude agressive de la part de l’assemblée. «La charge émotionnelle est plus forte devant une assemblée négative et l’impression de présence des personnages virtuels également plus intense, confie Bruno Herbelin. Cette notion de présence n’est pas très claire, mais il se passe quelque chose dans la tête du patient qui se prend au jeu et il se laisse abuser par la réalité virtuelle.»

Un bar virtuel pour apprendre à flirter
Pour le thérapeute, la simulation présente d’abord un avantage pratique. Organiser de telles rencontres in vivo avec des personnes en chair et os coûte cher, c’est compliqué et fastidieux. Le médecin peut mieux maîtriser l’environnement de son patient en contrôlant les réactions du jury. «Nous avons amélioré la dynamique de comportement des personnages et le thérapeute peut leur demander de regarder le patient ou non, les faire prononcer des petites phrases préenregistrées», confie Bruno Herbelin qui précise: «Nous développons aussi de nouveaux scénarii pour multiplier les situations: un bar permet de socialiser et d’apprendre à flirter; une cantine étudiante où lorsqu’un nouveau venu entre tout le monde se retourne et le regarde; un phobique social aura des difficultés à gérer une telle situation; traverser la cafétéria pour se rendre aux toilettes peut lui sembler impossible.»
Avec la réalité virtuelle, le thérapeute peut également s’adresser à son patient et interagir avec lui par avatar interposé. Ensuite, le médecin et le patient peuvent examiner ensemble ce qui s’est passé. Ils parlent de la même chose. Ils savent mutuellement qu’il n’y a pas de mensonges. Ils ont vécu la même scène. Le patient verbalise son expérience et peut en tirer des enseignements. Pour le thérapeute, ce processus est très instructif. Il peut stimuler, comprendre, vérifier ses hypothèses et montrer à son patient comment il a réagi en réalité. «Le principal atout de la simulation pour le thérapeute, c’est qu’il s’agit d’un outil concret», explique Bruno Herbelin.

Vers le pilotage des êtres humains
La technique permet aussi de conserver la trace de tous les mouvements visuels du patient. Il suffit d’enregistrer les mouvements de la tête et des yeux pour retrouver ensuite le cheminement du regard du patient pendant toute l’interaction virtuelle. Cette petite astuce offre des possibilités insoupçonnées. Pour le Festival Science et Cité, Bruno Herbelin projetait d’enregistrer le comportement visuel de plus de deux cents participants et de dresser des statistiques corrélées à l’aide d’un questionnaire qui met en évidence les tendances phobiques sociales des personnes sondées. «Le but, c’est de créer une échelle de comparaison et d’extraire des modèles qui permettent un diagnostic automatique de tout nouveau participant, lâche-t-il avec enthousiasme. Nous pourrions mesurer la performance sociale d’un individu et lui donner un score comme dans un jeu. Le patient pourra ainsi vérifier d’une session à l’autre l’amélioration de ses performances sociales dans le simulateur. Il pourra aussi tenter de minimiser son score et de le rapprocher de la moyenne.» On imagine sans peine comment les chasseurs de tête ou les bureaux de recrutement des entreprises pourraient user de cette machine à tester les compétences sociales.
«Nous sentons qu’il existe un marché pour l’utilisation de la réalité virtuelle dans de nombreux domaines, confie Bruno Herbelin. La simulation permettra de s’entraîner à la recherche d’emploi, à la négociation, à faire des présentations en public, à contrôler le stress, par exemple, chez les acteurs, à apprendre à diriger une équipe. Notre objectif est de rendre la réalité virtuelle plus sensible, plus émotionnelle et lui permettre d’évoluer de l’immersion physique – je contrôle mes mouvements – à l’immersion sociale – je contrôle l’impact de ma présence auprès des autres, conclut le doctorant. Dans le monde réel, le médecin ne peut pas accompagner le patient au théâtre ou dans un bar. Dans la réalité virtuelle, il peut devenir son coach et intervenir sur les stimuli des personnages fictifs dans le but de toucher le point faible du patient et comprendre son trouble, revenir en arrière, rejouer la situation. La réalité virtuelle passe du pilotage d’avions, de camions et de voitures au pilotage d’êtres humains.»


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mise à jour: 01 juillet 2005